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Perspectives électorales – Les personnes handicapées et les élections

Perspectives électorales – Avril 2004

Les canaris, les mines et le déclin du vote chez les jeunes Canadiens

Roger Gibbins
Président-directeur général, Canada West Foundation

Texte de l'allocution de M. Gibbins au Forum national sur le vote des jeunes, tenu à Calgary, en Alberta, le 31 octobre 2003.

J'aborderai ici trois questions de base :

Avant de tenter de répondre à ces questions, je devrais mentionner que je ne parlerai pas du point de vue de la Canada West Foundation car le sujet n'est pas un champ de recherche de la fondation et ces questions ne revêtent pas un caractère régional particulier. Je parlerai donc en tant que politologue qui s'intéresse depuis longtemps à la participation des citoyens et à la gouvernance démocratique.

1. Pourquoi devrait-on s'inquiéter de la baisse des taux de participation?


Roger Gibbins, président de la Canada West Foundation, prononce une allocution au Forum national sur le vote des jeunes.

Il existe plusieurs raisons, certaines plus convaincantes que d'autres, pour considérer les taux de participation électorale faibles et décroissants chez les jeunes Canadiens comme problématiques. De façon quelque peu surprenante, l'un des arguments les moins convaincants est celui voulant que les politiques publiques résultant des élections seraient différentes si les jeunes participaient davantage. Par exemple, on présume souvent que les jeunes électeurs apporteraient au processus électoral un ensemble différent de préférences en matière de politiques publiques et de valeurs politiques; par conséquent, ils pourraient donner une orientation différente aux mandats gouvernementaux. Cependant, il y a peu de preuves empiriques attestant que les jeunes Canadiens, collectivement, partagent un point de vue unique sur les grands dossiers de l'heure. Par ailleurs, le système électoral canadien ne permet que d'une manière très limitée de traduire les préférences politiques des électeurs en résultats correspondants dans la répartition des sièges entre les partis; en effet, les mandats obtenus aux élections sont davantage formulés par le parti qui a été élu que dérivés de manière objective des résultats des élections. Nous ne disposons pas de preuves empiriques démontrant que les faibles taux de participation des jeunes ont une influence sur les politiques publiques. Il n'est pas du tout certain que sur le plan des politiques, le mandat découlant de l'élection serait différent si tous les moins de 30 ans s'abstenaient de voter à la prochaine élection.

Une deuxième considération possible est que la répartition des votes entre les partis pourrait être différente si les jeunes participaient davantage. Ce serait le cas si les jeunes Canadiens votaient selon des préférences partisanes différentes, ou s'ils étaient sensiblement plus susceptibles que leurs parents ou leurs grands-parents d'être libéraux, néo-démocrates ou conservateurs. Encore une fois cependant, la preuve empirique est loin d'être concluante. En effet, bien que l'on constate de temps à autre une relation entre l'âge et l'appartenance politique, il y a peu de différences systématiques à cet égard d'un scrutin à l'autre ou d'un chef à l'autre. Aucun parti n'a la faveur exclusive des jeunes électeurs. Par conséquent, il n'est pas certain que la répartition des votes entre les partis lors de la prochaine élection serait différente si tous les électeurs de moins de 30 ans restaient chez eux.

On pourrait également avancer que les faibles taux de participation des jeunes amoindrissent encore la représentation électorale du noyau urbain du Canada. Le système électoral actuel, aux niveaux tant fédéral que provincial, accorde un poids disproportionné à l'électorat rural. Bien que cette inégalité ait été quelque peu réduite ces dernières années, nous sommes encore bien loin d'adhérer de manière stricte au principe « une personne, un vote » qui caractérise le système électoral américain. Par conséquent, si le noyau urbain du pays est aussi le lieu où se concentrent les jeunes Canadiens, on pourrait affirmer que les faibles taux de participation des jeunes affaiblissent la voix de l'électorat urbain en politique fédérale. Cependant, je doute que cet effet soit très prononcé.

La faiblesse des taux de participation électorale des jeunes peut en revanche être jugée plus problématique si l'on considère que l'exercice du droit de vote est le fondement d'une participation plus large à la démocratie, qu'il ouvre la voie à d'autres formes plus significatives de participation politique. En termes clairs, une personne qui ne vote pas serait moins portée à se tenir au courant de la politique, à s'investir dans la communauté et à se porter candidate. Si cette hypothèse est exacte, les faibles taux de participation électorale chez les jeunes constituent bien un problème, mais moins en soi que pour ce qu'ils laissent présager quant aux autres formes plus importantes de participation politique à mesure que les jeunes Canadiens d'aujourd'hui vieilliront. Il y a certainement des indications corrélationnelles de ce problème : une personne qui ne vote pas a en effet moins tendance à participer par d'autres moyens. Cependant, la relation n'en est pas nécessairement une de causalité. Le fait de voter n'entraîne pas nécessairement d'autres formes de participation politique et n'est pas non plus une condition nécessaire à ces autres formes de participation. Les jeunes Canadiens peuvent – je souligne, peuvent – participer à la vie politique par d'autres moyens, tels que manifester dans les rues contre la mondialisation, se joindre à des groupes de pression ou encore mobiliser dans Internet des personnes partageant des vues similaires.

Quoi qu'il en soit, j'en arrive à la raison la plus convaincante de s'inquiéter, à savoir la possibilité que la non-participation électorale soit la manifestation d'une apathie politique plus générale, d'un retrait de la communauté politique. L'analogie du canari dans la mine me paraît particulièrement pertinente. Jadis, les mineurs emmenaient avec eux au fond des mines des canaris en cage pour détecter la présence de gaz mortels mais inodores; si un canari tournait de l'œil, les mineurs savaient qu'ils devaient remonter au plus vite à la surface. Ainsi, peut-être devons-nous voir les jeunes électeurs canadiens, ou plus exactement les jeunes Canadiens qui ne votent pas, comme nos canaris dans la mine de notre système démocratique. Leur désengagement pourrait bien être le symptôme d'un malaise plus profond au sein du système politique démocratique, un malaise qui ne se limite pas aux jeunes. Cependant, si tel est le cas, le vrai problème est la mine, et non le canari. Autrement dit, les jeunes Canadiens, par leur manque de participation électorale, nous envoient un message sur la santé du système politique démocratique.

2. S'il y a vraiment un problème, quelle en est la cause? Sur qui doit-on rejeter la faute?


En période électorale, les agents aux renseignements d'Élections Canada répondent à des milliers d'appels téléphoniques chaque jour, dont un grand nombre viennent d'étudiants et d'autres nouveaux électeurs. À la prochaine élection générale, Élections Canada offrira un service sans frais amélioré intégrant la reconnaissance vocale. Ce service répondra aux questions les plus fréquentes et renverra rapidement les autres à un fonctionnaire électoral.

Je soutiens que si nous voulons expliquer les faibles taux de participation électorale chez les jeunes Canadiens, il faut chercher ailleurs que simplement chez les jeunes. Par exemple, la culture et les médias canadiens véhiculent le message persistant que les élections comptent peu, que le Parlement n'est pas pertinent et que les tribunaux sont maintenant les principaux décideurs du pays en matière de politiques. Avec un tel message, il n'est pas étonnant que les jeunes ne se ruent pas au bureau de scrutin. En outre, il faut mentionner l'absence d'un régime de partis compétitifs et les effets connexes d'un système électoral qui réprime la diversité et réduit la compétition (par exemple, à la dernière élection générale, les libéraux fédéraux ont obtenu tous les sièges en Ontario sauf trois, avec seulement 50 % des votes). Le geste même de voter n'incite que d'une manière limitée à la participation; bien que nous ayons probablement l'électorat le plus instruit et le plus qualifié du monde, tout ce que nous demandons aux Canadiens en politique fédérale est de faire un « X » avec un bout de crayon une fois tous les quatre ans. Y a-t-il de quoi être séduit? Si les électeurs pouvaient mettre leur « X » en cliquant sur un écran d'ordinateur, est-ce que ce serait nécessairement plus intéressant?

Il est vrai que de tels facteurs devraient réduire les taux de participation électorale chez tous les groupes d'âge. On ne sait pas avec certitude pourquoi ils ont un effet disproportionné chez les jeunes Canadiens, à moins qu'on ne suppose que les électeurs plus âgés soient encore portés par la vague de participation d'une période révolue, âge d'or de la politique canadienne. Néanmoins, il importe de souligner que nous posons peut-être la mauvaise question. Plutôt que de nous demander pourquoi de nombreux jeunes ne votent pas, nous devrions peut-être nous demander pourquoi autant le font étant donné un processus politique ayant si peu d'intérêt et de pertinence. Plutôt que de nous demander pourquoi les jeunes ne votent pas, demandons-nous pourquoi quiconque – jeune ou âgé – prend la peine de voter. Autrement dit, ne rejetons pas la faute sur la victime.

3. S'il y a un problème avec la participation électorale des jeunes Canadiens, vers qui une réponse en matière de politiques publiques devrait-elle être dirigée?


On voit sur cette photo une jeune femme qui vote à un bureau de scrutin, où sont assis un scrutateur et un greffier du scrutin.

Dans une certaine mesure, une réponse a déjà été apportée à cette question. Il se pourrait bien que l'origine du problème se trouve ailleurs que dans les caractéristiques propres aux jeunes Canadiens. Il faudrait voir plus loin. Cependant, nous ne devons pas simplement nous demander ce que nous devrions faire, mais aussi ce que nous pouvons faire pour augmenter les taux de participation politique des jeunes, comme d'ailleurs de l'ensemble de la population canadienne. La baisse des taux de participation politique n'est pas un problème uniquement canadien, pas plus qu'un problème uniquement lié aux jeunes, et il n'est pas certain qu'il existe des options sur le plan des politiques pour contrer cette tendance. Il y a de véritables limites à la portée des politiques publiques. Celles-ci peuvent-elles produire un régime de partis plus compétitif? Peuvent-elles redonner au Parlement sa place sur la scène politique? Peuvent-elles faire passer le pouvoir en matière de politiques des tribunaux aux parlementaires?

Cela ne signifie pas qu'Élections Canada devrait se résigner et ne rien faire pour essayer d'augmenter la participation électorale des jeunes Canadiens, d'autant qu'il est possible de s'attaquer à certains des obstacles logistiques à la participation des jeunes. Pour paraphraser le livre Shoeless Joe ou le film Champ de rêves, si Élections Canada peut construire un meilleur stade, ils – c'est-à-dire les jeunes Canadiens – y viendront peut-être en plus grand nombre. Assurément, nous – et non seulement Élections Canada – devrions tenter de construire le meilleur stade électoral qui soit. Toutefois, même si nous pouvons en améliorer l'accès et y installer les sièges les plus confortables, nous ne pouvons pas, au moyen de politiques publiques, changer la qualité des équipes ou l'importance des résultats.

Le tout signifie pour moi que, dans nos efforts face au problème de la participation des jeunes, nous devrions penser à l'analogie du canari dans la mine. Le problème est la mine, et non le canari. Par conséquent, nous devrions axer nos efforts sur la mine, et non seulement sur nos jeunes canaris.

Note : 

Les opinions exprimées par les auteurs ne reflètent pas nécessairement celles du directeur général des élections du Canada.