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Perspectives électorales – Élection générale de 2004

Perspectives électorales – Janvier 2005

La sourde oreille : les jeunes adultes et les enjeux électoraux

Elisabeth Gidengil
Professeure, Département de science politique, Université McGill

André Blais
Professeur, Département de science politique, Université de Montréal

Joanna Everitt
Professeure agrégée, Département de science politique, Université du Nouveau-Brunswick (Saint-Jean)

Patrick Fournier
Professeur adjoint, Département de science politique, Université de Montréal

Neil Nevitte
Professeur, Département de science politique, Université de Toronto

Les optimistes qui pensaient que le taux de participation à l'élection de 2004 serait plus élevé qu'aux précédentes parce que l'issue du scrutin est restée incertaine jusqu'à la fin ont été confondus : plus de Canadiens que jamais se sont abstenus de voter le 28 juin dernier. Depuis l'élection de 1988, la participation électorale a diminué de 15 points, et en 2004, seulement 60,9 % des électeurs au pays ont voté. L'analyse détaillée des taux de participation depuis l'élection générale fédérale de 1968 montre que le déclin est en grande partie attribuable à la succession des générations note 1 : les jeunes Canadiens d'aujourd'hui sont beaucoup moins susceptibles de voter que leurs parents ou leurs grands-parents à leur âge. En fait, selon notre enquête, le taux de participation à l'élection de 2004 a été de 15 points moins élevé chez les Canadiens de 18 à 29 ans que chez ceux de 30 ans et plus. Aucun facteur n'explique à lui seul cette tendance note 2, mais il semble qu'un grand nombre de jeunes Canadiens décrochent complètement du processus électoral.

Beaucoup s'inquiètent de cette situation, qui a fait couler beaucoup d'encre pendant l'élection de 2004. Pourtant, on sait très peu de choses sur l'impact de la désaffectation des jeunes sur la représentation électorale. À l'aide des données de l'Étude électorale canadienne de 2004, nous tenterons dans le présent article de répondre à la question suivante : en quoi les opinions des jeunes sur divers enjeux d'actualité diffèrent-elles de celles des Canadiens plus âgés note 3?

Les jeunes Canadiens ont-ils des priorités différentes?

On entend souvent dire que les jeunes ne s'intéressent pas à la politique parce que les partis et les politiciens n'accordent pas assez d'importance aux enjeux qui leur tiennent à cœur. Il semble toutefois que cette hypothèse ne tient pas la route si on examine la question de l'environnement, habituellement considérée comme très proche des sensibilités des jeunes. Invités à indiquer l'enjeu auquel ils attachaient le plus d'importance à l'élection générale de 2004 (voir figure 1), seulement 7 % des 18 à 29 ans interrogés ont désigné l'environnement et à peine 16 % d'entre eux l'ont placé au second rang de leurs priorités. En fait, parmi cinq enjeux proposés, l'environnement arrive bon dernier chez les répondants de ce groupe d'âge – tout comme chez les Canadiens plus âgés.

Tous groupes d'âge confondus, c'est la santé qui est donnée comme enjeu prioritaire par les répondants : environ la moitié et le quart d'entre eux la placent respectivement aux premier et deuxième rangs des enjeux les plus importants. En fait, l'une des constatations les plus surprenantes de l'étude est l'uniformité des priorités des Canadiens, peu importe leur âge. On peut donc difficilement attribuer le déclin du vote des jeunes à une négligence des enjeux qui leur tiennent à cœur. Seule différence appréciable entre les groupes d'âge : la corruption gouvernementale arrive au deuxième rang des enjeux les plus importants chez les Canadiens de 30 ans et plus, mais au troisième (derrière les impôts) chez les Canadiens de moins de 30 ans.

La similitude de priorités va à l'encontre des idées reçues sur le lien entre l'âge et le vote. On sait que le taux de participation électorale augmente d'environ 15 points en moyenne entre les âges de 20 et 50 ans note 4. Souvent, on attribue cette augmentation à l'impact de l'âge sur l'importance pour les individus des enjeux habituels de toute élection. Par exemple, on suppose que plus une personne vieillit, plus elle se soucie des soins de santé, devant successivement s'inquiéter de la santé de ses enfants, de celle de ses vieux parents et finalement de la sienne. De même, on s'imagine que la question des impôts sera de première importance pour les travailleurs pendant leurs années de rémunération maximale. Il semble pourtant que l'âge n'a pas eu une grande incidence sur les priorités à l'élection de juin dernier.

Les jeunes Canadiens sont-ils plus critiques à l'égard des entreprises et du gouvernement?

On répète souvent que les jeunes adultes se méfient des grandes entreprises et du gouvernement. Il est vrai qu'ils sont plus sceptiques que les Canadiens plus âgés à l'égard de la libre entreprise. Ils sont aussi plus nombreux à douter que les profits des entreprises finissent par bénéficier à tous – y compris les plus pauvres – et à s'opposer à l'idée selon laquelle le succès dépend entièrement des efforts personnels (voir figure 2). Ces opinions ne sont toutefois pas celles de la majorité : plus de la moitié des moins de 30 ans disent que ceux qui ne réussissent pas dans la vie ne peuvent en rejeter la responsabilité sur la société, et les jeunes forment le groupe le moins en faveur de l'accroissement de l'aide sociale et des dépenses en logement social.

Les moins de 30 ans sont aussi les moins nombreux à souhaiter une augmentation de l'impôt des sociétés : 38 % sont en faveur, contre 52 % chez les 30 à 59 ans et 44 % chez les plus de 60 ans. Ils ne sont guère plus susceptibles que la moyenne des Canadiens à penser que les entreprises devraient avoir moins de pouvoir (28 % contre 32 %), mais ils sont les moins enclins à croire que les syndicats devraient avoir moins de pouvoir (31 %). De manière générale, il est difficile de voir dans ces données une quelconque hostilité des jeunes envers le monde des affaires. Il est vrai que les moins de 30 ans semblent réticents à confier entièrement la création d'emplois au secteur privé, mais ils ne diffèrent pas vraiment en cela des Canadiens de 30 à 59 ans (voir figure 2).

De même, on a du mal à prouver l'existence d'une désaffection particulièrement forte des jeunes à l'égard du gouvernement et de la politique. On trouve certainement des indications de désaffection chez les moins de 30 ans, mais pas plus que chez les Canadiens plus âgés. En fait, la proportion des jeunes qui estiment que les politiciens sont prêts à mentir pour être élus (86 %) ou que les partis tiennent rarement leurs promesses électorales (51 %) est proche de la moyenne nationale. Les moins de 30 ans seraient même plutôt moins frustrés que les Canadiens plus âgés par la politique. Ils sont les moins susceptibles de croire que tous les partis politiques sont pareils et que le gouvernement ne s'intéresse pas vraiment à ce qu'ils pensent (33 % et 53 % respectivement). Enfin, les jeunes sont les plus enclins à se dire au moins moyennement satisfaits du fonctionnement de la démocratie au Canada (63 %).

Les jeunes Canadiens sont-ils plus ouverts à la diversité et aux modes de vie non traditionnels?

Jusque-là, l'analyse des opinions politiques révèle un nombre étonnamment faible de différences entre les jeunes Canadiens et ceux de 30 ans et plus. Cependant, le tableau change lorsqu'on examine les attitudes à l'égard de questions sociales telles que la race, le sexe et le mariage entre personnes de même sexe. Par exemple, dans une plus large proportion que les autres groupes d'âge, les jeunes estiment que la société devrait faire plus pour les minorités ethniques (voir figure 3). Il s'agit très probablement d'une différence de nature générationnelle. Les jeunes d'aujourd'hui ont grandi dans un Canada beaucoup plus diversifié sur le plan ethnique que leurs parents ou leurs grands-parents. Par conséquent, il est plausible qu'une plus grande proportion d'entre eux connaissent des gens qui ont été victimes de préjugés raciaux ou de discrimination, ou appartiennent eux-mêmes à une minorité ethnique.

Les expériences formatives des jeunes Canadiens ont également été différentes de celles de leurs aînés sur d'autres plans. Par exemple, ils sont nés dans une société où un nombre record de femmes travaillent à l'extérieur et occupent des professions dont l'accès leur était autrefois plus difficile. Par conséquent, les jeunes de cette génération sont beaucoup plus susceptibles d'avoir eu un père qui a pris part activement à leur éducation et aux travaux ménagers. Il n'est donc pas surprenant que les opinions sur les rôles de la femme et de l'homme diffèrent considérablement entre les groupes d'âge. Les moins de 30 ans sont beaucoup moins enclins à croire qu'il serait utile pour la société que plus de femmes restent à la maison avec les enfants. En fait, ils sont proportionnellement deux fois plus nombreux que les personnes de 60 ans et plus à rejeter cette conception traditionnelle des rôles sexuels. Les jeunes sont aussi plus nombreux à se dire en faveur de l'accès facile aux avortements, quoique leur attitude à ce sujet ne soit pas si différente de celle des Canadiens de 30 à 59 ans.

Les jeunes adultes d'aujourd'hui ont grandi dans une société où la diversité des modes de vie et orientations sexuelles est de plus en plus acceptée, ce dont témoigne leur attitude face au mariage entre personnes de même sexe : non moins de la moitié des 18 à 29 ans y sont favorables, contre seulement 14 % des plus de 60 ans. Cette différence repose sur l'opinion plus positive qu'ont les jeunes des gays et lesbiennes (voir figure 4). Sur une échelle de 0 à 100, les jeunes – tout comme les 30 à 59 ans – sont proportionnellement beaucoup plus nombreux à donner une cote positive (plus de 50 sur 100) à ce groupe minoritaire que les personnes de 60 ans et plus.

Par rapport à plusieurs autres minorités aussi, les jeunes sont plus susceptibles que les autres groupes d'âge d'avoir une opinion positive. Pour chaque minorité (communautés ethniques, Autochtones, féministes et, surtout, gays et lesbiennes), ce sont les Canadiens de plus de 60 ans qui ont en général les opinions les moins positives. Quant aux opinions des personnes de 30 à 59 ans, elles ne diffèrent généralement pas beaucoup de celles des plus jeunes.

Les jeunes Canadiens sont-ils plus opposés à l'utilisation de la force?

La décision du Canada de ne pas participer à la guerre en Irak est appuyée par une majorité de Canadiens de tous âges (voir figure 5), mais tout particulièrement par les jeunes. On constate la même tendance relativement à d'autres questions liées à l'utilisation de la force, notamment celle du budget de la défense. Ainsi, une grande majorité des 18 à 29 ans s'opposent à l'accroissement du financement de l'armée.

Les jeunes ont aussi des opinions quelque peu différentes sur diverses questions relatives à la justice. Par exemple, ils sont plus opposés que les Canadiens plus âgés à la peine de mort pour les meurtriers (chez les moins de 30 ans, les opposants – majoritaires – sont de 15 points plus nombreux que les partisans, alors que les opinions sont divisées beaucoup plus également chez les plus de 30 ans). De même, les jeunes sont un peu plus enclins à croire que la réadaptation est une meilleure solution à la délinquance juvénile que l'application de peines sévères. C'est cependant au chapitre du registre des armes à feu qu'on observe le plus grand écart : un peu plus de la moitié des jeunes sont opposés à son abolissement, alors que cette position est très minoritaire chez les Canadiens plus âgés, surtout ceux de 60 ans et plus.

Les jeunes Canadiens font-ils la sourde oreille?


Selon l'Étude électorale canadienne de 2004, la santé était de loin l'enjeu le plus important à l'élection de 2004 pour les électeurs de tous les groupes d'âge.

Cet aperçu des différences d'opinions entre les groupes d'âge est jusqu'à un certain point rassurant. Les jeunes semblent partager un nombre surprenant de priorités avec les Canadiens plus âgés, et il ressort clairement que la santé a été l'enjeu principal d'un grand nombre d'électeurs au scrutin de 2004, peu importe leur âge. Par ailleurs, on relève un nombre relativement peu élevé de questions où les opinions des jeunes et des électeurs plus âgés divergent fortement; souvent, il n'y a que des différences de degré. Par exemple, les jeunes sont peut-être plus critiques à l'égard de la libre entreprise, mais un grand nombre de leurs aînés partagent leur scepticisme. Sur le plan des dépenses non plus, les priorités ne diffèrent pas sensiblement quoique, comme on pouvait s'y attendre, les jeunes souhaitent en plus grande proportion un accroissement des dépenses en éducation (seule exception : une majorité des jeunes s'opposent à une augmentation des dépenses militaires). Il existe cependant quelques questions où les générations diffèrent considérablement d'avis, soit les rôles sexuels, le mariage entre personnes de même sexe et la race. Il y a donc un risque que l'opinion des jeunes dans ce domaine ne soit pas entendue s'ils n'exercent pas leur droit de vote.

Toutefois, il serait prématuré d'agiter le spectre de la sous-représentation sur la base des données présentées dans cet article. Le fait est que les jeunes forment le groupe d'âge le plus satisfait du fonctionnement de la démocratie au Canada et le moins négatif au sujet des partis et de leurs chefs, ce qui est encourageant. Malgré tout, on aurait tort de prendre à la légère leur faible taux de participation, notamment parce qu'il est symptomatique d'une désaffection politique plus profonde.

L'Étude électorale canadienne de 2004 fournit des nombreuses indications de cette désaffection. Les priorités sont peut-être les mêmes d'un groupe d'âge à l'autre, mais les moins de 30 ans sont proportionnellement beaucoup moins nombreux à être capables de nommer le parti politique le mieux placé pour s'en occuper. Or, puisque ce groupe est aussi celui où l'idée que tous les partis sont pareils est la moins répandue, on ne peut attribuer ce résultat qu'à une ignorance des choses politiques chez les jeunes. De fait, sur une échelle de 0 à 10, les jeunes accordent à leur intérêt pour la politique une cote de 4,5, tandis que les plus de 60 ans lui donnent une cote de 7,5.


Même aux dernières journées de la campagne de 36 jours, beaucoup de jeunes ne pouvaient pas identifier le premier ministre ou les autres chefs de parti. La photo montre les quatre participants au débat télévisé : (de gauche à droite) Stephen Harper, chef du Parti conservateur, Jack Layton, chef du N.P.D., Paul Martin, chef du Parti libéral, et Gilles Duceppe, chef du Bloc Québécois

Le manque de connaissances politiques des jeunes est parfois stupéfiant : pendant les 10 dernières journées de la campagne, 40 % des jeunes ne pouvaient toujours pas identifier Paul Martin comme chef du Parti libéral; c'était pire pour les autres partis : 53 %, 66 % et 36 % (au Québec) ne connaissaient pas le nom du chef du Parti conservateur, du N.P.D. et du Bloc Québécois respectivement. Les jeunes avaient encore plus de difficulté à associer les promesses aux partis qui les avaient faites : même dans le cas d'un enjeu aussi prioritaire que la santé, moins d'un jeune sur trois pouvait nommer à la fin de la campagne le parti qui avait promis d'investir 4 milliards de dollars dans la réduction de la période d'attente pour les interventions chirurgicales. On peut citer d'autres exemples : les impôts étaient une question plus importante que l'environnement pour les jeunes, mais à peine 28 % d'entre eux savaient quel parti avait promis d'éliminer la TPS sur les produits de première nécessité pour les familles; la plupart des jeunes étaient opposés à l'accroissement du budget de la défense, mais à peine 40 % connaissaient le parti qui s'était engagé à y investir 2 milliards de dollars supplémentaires par année; et, malgré leur appui au registre des armes à feu, moins d'un jeune sur trois pouvait donner le nom du parti qui proposait son abolition. On peut difficilement voter de façon éclairée lorsqu'on ne sait même pas qui sont les premiers ministres potentiels ni quelles sont les promesses de leur parti.

Les enjeux qui intéressent les jeunes figurent bel et bien dans le discours politique, et les partis prennent position à leur sujet. Le problème est que trop souvent les jeunes ne prêtent pas l'oreille au message.

Notes

Note 1 André Blais, Elisabeth Gidengil et Neil Nevitte, « Where does turnout decline come from? », European Journal of Political Research, vol. 43, nº 2, mars 2004, p. 221 à 236. Voir aussi Elisabeth Gidengil, André Blais, Neil Nevitte et Richard Nadeau, « La politique électorale : où sont passés les jeunes? », Perspectives électorales, vol. 5, nº 2, juillet 2003, p. 9 à 14. Ce numéro de Perspectives électorales était consacré à la participation électorale des jeunes.

Note 2 Voir Jon H. Pammett et Lawrence LeDuc, « Pourquoi la participation décline aux élections fédérales canadiennes : un nouveau sondage des non-votants », Ottawa, Élections Canada, 2003. Consultable à www.elections.ca.

Note 3 L'Étude électorale canadienne de 2004 s'est déroulée en trois étapes : une enquête quotidienne pendant la campagne auprès d'un échantillon représentatif de 4 323 Canadiens (taux de réponse de 55 %), une enquête postélectorale, et un questionnaire à retourner par la poste. L'Institut de recherche sociale de l'Université York s'est chargé du travail de terrain. L'étude a été financée par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada avec le concours d'Élections Canada. Les données citées dans l'article proviennent de l'enquête effectuée pendant la campagne et de l'enquête postélectorale (deuxième diffusion). Les questionnaires utilisés se trouvent à www.ces-eec.umontreal.ca.

Note 4 Voir Gidengil et al., « La politique électorale : où sont passés les jeunes? »


Note : 

Les opinions exprimées par les auteurs ne reflètent pas nécessairement celles du directeur général des élections du Canada.