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Perspectives électorales - Technologie dans le processus électoral

Perspectives électorales – Juin 2000

Leonard Marchand

Leonard Marchand

le premier Indien inscrit à être élu au Parlement du Canada

wayne brown
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En 1968, Leonard Marchand devenait le premier Indien inscrit à se faire élire à la Chambre des communes du Canada, à titre de député libéral dans la circonscription de Kamloops–Cariboo, en Colombie-Britannique. À cette époque, au Canada, très peu d'Autochtones se lançaient en politique ou occupaient des postes de fonctionnaire et ce, quel que soit le palier de gouvernement. Jusqu'en 1960, les Indiens inscrits n'étaient même pas autorisés à voter à une élection fédérale, à moins de renoncer au droit d'être inscrits aux fins de la Loi sur les Indiens, aux droits conférés par traités et au droit statutaire à l'exemption des taxes foncières. Leonard Marchand, alors âgé de 34 ans, avait défait un conservateur bien connu, qui détenait le siège convoité au Parlement depuis 23 ans. Marchand allait également devenir le premier Canadien d'origine autochtone à occuper un poste au cabinet fédéral. En 1984, il était nommé au Sénat du Canada.

Les débuts de Leonard Marchand

Leonard Marchand est né à Vernon, en Colombie-Britannique, en 1933. Membre de la Bande indienne d'Okanagan, il a fréquenté, de la première à la huitième années, la Okanagan Indian Day School de Six-Mile Creek, une école d'une seule pièce accueillant seulement 25 élèves. Il a été le premier Indien inscrit à faire ses études secondaires à l'école publique de Vernon et à y obtenir son diplôme. « L'agent des Indiens de l'époque m'avait inscrit dans un programme agricole professionnel sans débouchés, mais les gens ont découvert en cours de route que je n'étais pas bête », dit Marchand. Encouragé à poursuivre ses études par des éducateurs locaux, il a pris une année de plus pour terminer sa formation générale. Il a ensuite fréquenté l'université de la Colombie-Britannique, où seulement deux ou trois autres étudiants autochtones étaient inscrits, et a obtenu un baccalauréat ès sciences en agriculture en 1959. En 1960, il a épousé Donna Isabelle Parr, de North Bay (Ontario), avec qui il a eu deux enfants, Lori Anne et Leonard Stephen Jr. Il a obtenu un autre diplôme en 1964, soit une maîtrise en foresterie de l'université de l'Idaho. Spécialisé en gestion des pâturages, il a travaillé comme scientifique en recherche agricole à la station de Kamloops pendant la première moitié des années 1960.

Première expérience à Ottawa

Leonard Marchand a joué un rôle actif au sein de La Fraternité des Indiens du Canada. Des membres de la Fraternité l'ont encouragé à aller à Ottawa afin de promouvoir les opinions du mouvement auprès des politiciens. C'est principalement pour cette raison qu'il s'est rendu à Ottawa, où il est devenu le premier adjoint politique de descendance autochtone à travailler pour un ministre fédéral. Vers la fin des années 1960, il a travaillé pour l'un des deux ministres de la Colombie-Britannique auquel il allait s'associer, c'est-à-dire Arthur Laing, ministre des Affaires indiennes et du Développement du Nord.

Lorsque Pierre Trudeau a annoncé à la Chambre des communes qu'il déclenchait l'élection de 1968, Marchand était assis dans la tribune. Il croyait que cette élection mettait un terme à son travail dans la capitale. Il pensait retourner chez lui et poursuivre une carrière de chercheur scientifique. Cependant, comme il l'a expliqué, des amis du Parti libéral ont commencé à lui téléphoner et à lui envoyer des télégrammes; ils voulaient un nouveau candidat, un jeune candidat, dans la circonscription de Kamloops–Cariboo. Ils voulaient Leonard Marchand.

L'élection de 1968

Leonard Marchand and Pierre Trudeau
Leonard Marchand et Pierre Trudeau devant la foule lors du grand rassemblementlibéral
qui a eu lieu le 3 juin 1968 à Kamloops, en Colombie-Britannique. Le premier ministre était
venu appuyer M. Marchand dans sa première campagne électorale.

« Qui? Moi! Je ne peux pas battre Davie Fulton », ont été les premiers mots de Leonard Marchand. Fulton, qui détenait le siège de la circonscription depuis plus de deux décennies, avait été ministre de la Justice sous Diefenbaker et avait même été candidat à la direction du Parti conservateur. Marchand s'est rendu à Kamloops pour prendre part à un café-causerie et a été ébahi de constater que près de 300 personnes cherchaient un nouveau candidat. « C'était incroyable de voir le nombre de personnes dans ce groupe qui voulaient que je me présente. »

Marchand a donc entrepris de se faire élire chez les libéraux. Il se mesurait à deux autres candidats bien en vue, mais ils se sont tous deux retirés de la course et Marchand a été élu par acclamation. Puis, le 3 juin 1968, la « Trudeaumanie » s'est emparée de la ville. Neuf mille personnes, près du tiers des résidants de Kamloops, sont allés voir et entendre Pierre Trudeau. Marchand a remporté la victoire dans la circonscription par plus de 3 000 votes. Il pense qu'il aurait pu se faire élire au Parlement sans aide, mais la visite de Trudeau a certainement contribué à sa victoire. Il se rappelle à quel point John Diefenbaker était surpris qu'il ait réussi à se faire élire si peu de temps après que les Indiens inscrits aient obtenu le droit de vote.

Au Parlement

« On m'a bien traité en tant que parlementaire, mais j'ai subi quelques attaques mesquines et blessantes de la part des miens », se rappelle Leonard Marchand. Lors de son baptême d'orateur à la Chambre des communes, un discours historique, il a eu l'honneur de prendre la parole juste après l'adresse en réponse au discours du Trône. Il a été secrétaire parlementaire du ministre des Affaires indiennes et du Développement du Nord de l'époque, Jean Chrétien. Marchand se rappelle avoir été invité avec M. Chrétien chez le premier ministre Trudeau, au 24, promenade Sussex; il en avait profité pour aider à convaincre le premier ministre d'entamer des revendications territoriales au nom des Premières nations. « Si je n'avais pas été élu au Parlement, je n'aurais pas pu faire ça », dit Marchand. L'une de ses plus grandes réalisations a été d'aider à élaborer des politiques fédérales autorisant les Indiens inscrits à négocier des compensations pour les droits autochtones perdus.

Marchand a été réélu à deux reprises, soit en 1972 et en 1974. Des libéraux de la Colombie-Britannique qui avaient été élus pour la première fois en 1968, il a été le seul à conserver son siège à l'élection de 1974. En 1976, Trudeau a nommé Marchand ministre d'État de son cabinet (Petites entreprises). Premier Canadien d'origine autochtone à occuper un poste de ce niveau, Marchand se moquait bien qu'on puisse penser qu'il l'avait obtenu grâce à ses origines. « Si M. Trudeau avait voulu faire de moi un symbole, il l'aurait fait il y a bien longtemps », a répondu le nouveau ministre en entrevue.

Marchand a perdu son siège lorsque Joe Clark et les progressistes-conservateurs ont pris le pouvoir en 1979. Il attribue sa défaite au mouvement anti-Trudeau, à sa propre position sur le contrôle des armes à feu ainsi qu'au fait d'avoir voté en faveur de l'abolition de la peine de mort. À l'élection de 1980, il a choisi de ne pas se représenter. Sa femme ne souhaitait pas le voir briguer les suffrages de nouveau, et il avait désormais des adolescents à sa charge. Pendant cinq ans, Marchand a occupé le poste d'administrateur des bandes indiennes de la vallée de la Nicola.

Sénateur Marchand

En juin 1984, Leonard Marchand a été nommé de nouveau par le premier ministre Trudeau, cette fois-ci au Sénat du Canada, et est devenu la cinquième personne d'origine autochtone à y siéger. Au moment de lui proposer la fonction, Pierre Trudeau l'a prié de l'excuser d'avoir mis tant de temps à lui faire une offre. Le lendemain, il annonçait sa nomination. Marchand a contribué à la mise sur pied du Comité sénatorial permanent des peuples autochtones et en a assuré la présidence. Selon lui, sa plus grande réalisation au Sénat liée aux Canadiens autochtones a été la production d'un rapport sur les vétérans autochtones, dans lequel il recommandait l'établissement d'un fonds fiduciaire de bourses d'études en leur nom. Plusieurs centaines d'étudiants en ont profité jusqu'à présent. Comme bon nombre de ses années au Sénat ont été passées dans le camp de l'opposition, Marchand s'est senti très limité dans ce qu'il pouvait accomplir.

La réforme électorale chez les Autochtones

Lorsque Marchand était sénateur, la Commission royale sur la réforme électorale et le financement des partis lui a demandé de mener une série de consultations auprès des Autochtones sur le concept des circonscriptions électorales autochtones. Il s'est entretenu avec des chefs nationaux et régionaux et a découvert qu'ils étaient en faveur du concept. Le sénateur Marchand a ensuite présidé le Comité sénatorial permanent des peuples autochtones, composé de trois députés siégeant au Parlement et d'un ancien député. Les consultations du Comité s'appuyaient sur une proposition voulant que les circonscriptions autochtones respectent les limites provinciales, mais qu'elles recoupent un certain nombre ou l'ensemble des circonscriptions électorales d'une province. Les circonscriptions autochtones auraient ainsi constitué une partie du nombre total de sièges d'une province plutôt que de former un groupe distinct. Les électeurs autochtones auraient eu la possibilité de s'inscrire sur une liste électorale réservée aux Autochtones ou sur la liste habituelle. La proposition du Comité a recueilli le soutien général des chefs autochtones qui, pour la plupart, estimaient que cette solution viendrait appuyer l'objectif d'autonomie gouvernementale ainsi que d'autres objectifs politiques autochtones plutôt que d'y nuire.

La Commission royale a donc recommandé de modifier la Loi électorale du Canada de façon à permettre la création de circonscriptions autochtones, qui porteraient toutes un nom autochtone. En outre, pour faire du concept une réalité, elle proposait de permettre aux électeurs autochtones de s'inscrire sur une liste électorale provinciale leur étant réservée. Cependant, le Parlement n'a pas adopté les recommandations formulées en 1991, et Marchand en demeure à ce jour « extrêmement déçu ».

La retraite

Il y a deux ans, à l'âge de 64 ans, Marchand a démissionné de son poste au Sénat. Il aurait pu y demeurer pendant encore une autre décennie, mais il était fatigué des longs voyages en avion entre la Colombie-Britannique et Ottawa, qu'il effectuait depuis 28 ans. Par ailleurs, il ne désirait pas conserver son siège au Sénat s'il ne pouvait pas s'y présenter régulièrement.

Lorsqu'il a pris sa retraite, ses collègues de la Chambre haute n'avaient que des éloges pour lui et son travail. Le sénateur Alasdair Graham, chef du gouvernement au Sénat, a dit : « Par sa présence sur la scène nationale ces trente dernières années, il a atteint les objectifs qu'il s'était fixés. Il a fait retentir la voix des Premières nations du Canada. » Un sénateur de la Colombie-Britannique, Gerry St. Germain, a ajouté : « Le sénateur Marchand avait une double responsabilité, c'est-à-dire représenter les résidants de la région de Kamloops, mais aussi les Canadiens autochtones de partout au pays. Honorables sénateurs, le sénateur Marchand s'est acquitté de cette responsabilité avec beaucoup de dignité, de fierté et d'humour. »

Leonard Marchand demeure un chef honoraire de la Bande indienne d'Okanagan. Au cours des dernières années, il a amassé des fonds pour faire construire un monument de guerre à la mémoire des Canadiens d'origine autochtone qui sont morts en combattant pour leur pays. Il estime que le taux de participation volontaire des Autochtones à la Première Guerre mondiale et à la Deuxième Guerre mondiale était supérieur à celui de tous les autres groupes au Canada et il espère qu'un jour un monument commémoratif sera érigé dans un parc près du Monument commémoratif de guerre du Canada à Ottawa.

L'an dernier, Leonard Marchand a reçu l'Ordre du Canada ainsi qu'un doctorat honorifique du Collège universitaire de Cariboo. Son autobiographie, rédigée en collaboration avec Matt Hughes, sera bientôt publiée par Caitlin Press à Prince George, en Colombie-Britannique.

LES DROITS CONFÉRÉS PAR TRAITÉS L'EMPORTENT SUR LE DROIT DE VOTE

Les barrières qui empêchaient les Indiens inscrits de voter ont été éliminées très tard dans l'histoire du Canada. C'est seulement en 1960 que le Parlement a adopté la nouvelle Loi électorale du Canada, qui affirmait le suffrage à tous les adultes canadiens d'origine autochtone sans aucune restriction. Les femmes, l'autre grand groupe à avoir été privé de ce droit au Canada, votaient depuis déjà quarante ans.

Dans la plupart des régions du Canada, les Indiens inscrits pouvaient voter depuis la Confédération, à condition qu'ils renoncent aux droits leur ayant été conférés par traités ainsi qu'à leur statut d'Indien en recourant à la disposition d'« émancipation » prévue dans la Loi sur les Indiens. Naturellement, très peu d'Indiens étaient prêts à respecter ces conditions. Les Métis n'étaient pas visés par l'interdiction de voter; peu d'entre eux étaient soumis à des traités, de sorte qu'aucun droit particulier ni motif ne justifiait leur exclusion. Les Inuits n'étaient pas non plus privés de leur droit de vote, sauf de 1934 à 1950. La plupart d'entre eux ont habité dans des régions isolées pendant une bonne partie du 20e siècle et, comme aucun effort n'a été fourni pour leur permettre de voter, ils n'avaient aucun recours pour exercer leur droit.

Les Autochtones ont établi des groupements sociaux solides et des systèmes de gouvernement complexes bien avant leurs premiers contacts avec les Européens. Par conséquent, nombre d'entre eux voyaient d'un mauvais œil les propositions d'émancipation du 19e siècle, et ce, pour au moins deux raisons : premièrement, elles mettaient un terme à la reconnaissance des peuples autochtones en tant que nations distinctes ou peuples distincts – assurée par les traités signés avec la France, la Grande-Bretagne et, plus tard, le Canada – et marquaient le début de leur assimilation dans une société non autochtone.

Deuxièmement, le fait de voter aux élections canadiennes supposait une participation à un système de gouvernement étranger aux traditions, conventions et pratiques de gouvernance de beaucoup d'Autochtones. De plus, la participation électorale s'avérait essentiellement redondante : les Canadiens d'origine autochtone avaient déjà leurs propres systèmes électoraux et gouvernementaux.

Bref, les Autochtones n'étaient guère tentés de voter si cela signifiait le rejet de leur identité individuelle et collective. Ainsi, jusqu'à ce que le gouvernement du Canada accorde le plein suffrage aux Indiens inscrits, rien n'indique qu'ils en ont voulu, ni qu'ils ont fait en sorte de l'obtenir.

LA RECONNAISSANCE APRÈS LA GUERRE

Bon nombre d'Autochtones ont servi avec distinction dans les Forces canadiennes durant la Deuxième Guerre mondiale, ce qui, entre autres facteurs, a amené beaucoup de Canadiens à prendre conscience qu'il était grand temps pour tous les Autochtones de jouir de tous leurs droits civiques. En 1948, un comité parlementaire a recommandé l'octroi du droit de vote aux Canadiens d'origine autochtone.

Finalement, le 10 mars 1960, à la suite d'un débat qui a pratiquement fait l'unanimité à la Chambre des communes, les Indiens inscrits ont obtenu le droit de vote sans avoir à renoncer à aucun des droits leur ayant été conférés par traités. Deux ans plus tôt, le premier ministre de l'époque, John Diefenbaker, avait nommé James Gladstone au Sénat, faisant de lui le premier sénateur d'origine autochtone.


Note : 

Les opinions exprimées par les auteurs ne reflètent pas nécessairement celles du directeur général des élections du Canada.