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Perspectives électorales - La participation au processus électoral

Perspectives électorales – Janvier 2001

Cette image d’une suffragette aurait été utilisée pour une carte postale, v. 1910.

Cette image d’une suffragette aurait été utilisée pour une carte postale, v. 1910.
Photo : AN, DADP, 1971-271 (collection de l’Office national du film), article 87 384, no de négatif PA-143958

Les FEMMES et la participation politique au Canada

Manon Tremblay
Ph.D., Professeure agrégée, Directrice du Centre de recherches Femmes et politique, Université d'Ottawa

Étudier la question de la participation politique des femmes au Canada pourrait se réduire à un constat d'absence. Historiquement, les femmes ont été exclues des institutions politiques et, selon la Commission royale sur la réforme électorale et le financement des partis, elles demeurent le groupe pour qui l'écart entre le poids démographique et la présence dans les instances décisionnelles est le plus prononcé (Commission Lortie 1991 : 97). S'il est vrai que les femmes ont été et restent exclues des institutions politiques, il est moins certain qu'elles se soient abstenues d'activités politiques. C'est que la participation politique des femmes s'est déployée – et se déploie toujours – dans des espaces traditionnellement pensés comme non politiques, par exemple les mouvements sociaux.

Le présent texte examinera la participation des femmes aux institutions politiques formelles (comme les partis politiques ou la Chambre des communes). Toute réflexion à cet égard est vite confrontée à la question suivante : les femmes sont-elles des Hommes comme les autres, c.-à-d. les hommes, ou sont-elles différentes d'eux? C'est ce que Carole Pateman (1989) nomme le « dilemme de Mary Wollstonecraft » : les femmes doivent-elles réclamer de participer pleinement à la vie politique sur la base de leur commune humanité partagée avec les hommes ou sur la base de leurs différences avec eux? Dans le premier cas, la participation des femmes au politique découle de droits démocratiques universels. Dans le second cas, cet engagement s'apprécie à l'aune de leurs différences : c'est parce qu'elles sont différentes des hommes que les femmes doivent participer à la vie politique, ce qui a pour conséquence probable de modifier la nature même de celle-ci et les décisions publiques.

Le dilemme de Mary Wollstonecraft – entre Universalité et Différence – guidera notre examen de la participation politique des femmes au Canada. Nous aborderons donc successivement les thématiques suivantes : les femmes en tant qu'électrices, en tant que militantes dans les partis politiques, en tant que candidates et, finalement, les femmes en tant que parlementaires, à titre de députées ou sénatrices.

Les femmes en tant qu'électrices

C'est à la fin des années 1870 que naissent les premières organisations suffragistes au Canada. Ce n'est toutefois qu'en 1917 que les femmes œuvrant dans l'armée et celles ayant un proche parent masculin dans les Forces canadiennes obtiendront le droit de vote aux élections fédérales. L'année suivante, ce droit sera étendu à la plupart des Canadiennes, comme une forme de reconnaissance pour leur participation à l'effort de guerre. Pourtant, un examen plus minutieux des arguments développés lors des débats de 1918 permet de mettre au jour le dilemme entre Universalité et Différence, particulièrement parmi les partisans du suffrage féminin. Par exemple, un raisonnement associé à l'option de l'Universalité consistait à soutenir que le Canada entrait dans une ère de modernisation et que l'octroi aux femmes du droit de vote s'inscrivait dans cet esprit d'avant-gardisme. Du côté de l'option de la Différence, d'aucuns soutenaient que les femmes devaient pouvoir voter parce que la société canadienne avait besoin de leurs compétences particulières pour relever les nouveaux défis qui l'attendaient, notamment dans le champ de la réforme sociale.

Le dilemme Universalité-Différence a aussi généré bien des questionnements quant au comportement électoral de ces nouvelles citoyennes. Les femmes seraient-elles aussi intéressées par la politique que les hommes? Seraient-elles aussi assidues qu'eux à se prévaloir de leur droit de voter? Voteraien-t-elles comme eux ou voteraient-elles en tant que femmes? Aujourd'hui, les études montrent que les femmes manifestent un peu moins d'intérêt envers la politique. Mais les indicateurs utilisés sont encore relativement aveugles au fait que la socialisation et les rôles sociaux diffèrent selon le sexe. En effet, bien peu de modèles permettent encore aux jeunes filles de voir la politique comme un espace qui leur est accessible. En outre, les données de Statistique Canada montrent que les femmes sont encore les principales responsables des travaux domestiques et des soins aux enfants et qu'elles sont aussi plus pauvres que les hommes. Elles ont donc moins de temps que leur compagnon pour se tenir au courant de l'actualité et s'investir dans un parti, et ont aussi moins d'argent qu'eux à consacrer à une formation politique. Les recherches prouvent par ailleurs que les femmes remplissent leur devoir électoral avec la même assiduité que les hommes. Finalement, pour ce qui est de la façon de voter, les résultats des études canadiennes laissent croire à certains écarts sur la base du sexe (gender gap). Par exemple, à l'élection fédérale de 1993, les femmes ont été plus attirées que les hommes par les deux formations alors dirigées par une femme (O'Neill 1998); en 1997, les femmes ont été moins portées que les hommes à voter pour le Parti Réformiste et plus pour le Nouveau Parti Démocratique (Nevitte, Blais, Gidengil et Nadeau 2000 : 110-115). Les travaux démontrent aussi que les femmes et les hommes ne réagissent pas de la même façon à diverses thématiques. Par exemple, les femmes sont plus réfractaires que les hommes à l'idée de réduire l'État-providence, ce qui ne saurait être étranger au fait que, toutes choses étant égales par ailleurs, leur qualité de vie est souvent plus étroitement liée aux politiques de redistribution de l'État que ce n'est le cas des hommes. En somme, le concept d'Universalité permet de saisir certaines composantes du comportement électoral des femmes, quoique celui de Différence soit le plus souvent utile.

Les femmes en tant que militantes dans les partis politiques

Bien que la plupart des partis politiques déclarent avoir un nombre équilibré d'hommes et de femmes dans leurs rangs, les femmes entretiennent des rapports différents de ceux des hommes aux partis politiques. Même lorsqu'elles n'avaient pas encore le droit de vote et d'éligibilité, les femmes étaient très présentes dans les partis au plan du soutien organisationnel, c'est-à-dire à titre de cols roses : préparer le café, prendre les notes de procès-verbal, coller les timbres, répondre au téléphone, etc. Aujourd'hui, la réalité est certes moins stéréotypée, mais le même modèle d'insertion des femmes se dégage : plus on s'élève dans la hiérarchie des partis, moins il s'y trouve de femmes. Sylvia Bashevkin (1993) a montré qu'au début des années 1990, les femmes occupaient environ 30 % des postes de président d'association de circonscription au Parti progressiste-conservateur et au Parti libéral, les deux seules formations à avoir constitué le gouvernement, à l'échelon fédéral, depuis 1867. Les femmes étaient toutefois nettement majoritaires aux postes de secrétaires – un rôle d'abord d'exécution.

Les femmes en tant que candidates aux élections fédérales

Les Canadiennes ont acquis le droit de poser leur candidature à une élection fédérale en 1919. Ce n'était toutefois pas suffisant pour que les femmes deviennent des citoyennes comme les hommes : seulement quatre femmes briguèrent alors les suffrages et une seule franchit le seuil des Communes. Les femmes ont toujours été moins nombreuses que les hommes à solliciter un siège aux Communes. Encore récemment, au scrutin fédéral de 1997, 1 672 personnes ont posé leur candidature, soit 1 264 hommes et 408 femmes – mais seulement 286 candidates pour l'une ou l'autre des cinq formations représentées à la 35e Législature. Qui plus est, lorsqu'elles briguaient les suffrages autrefois, les femmes se retrouvaient dans des circonscriptions perdues d'avance, bien qu'il semble que ce ne soit plus le cas aujourd'hui (Pelletier et Tremblay 1992, Studlar et Matland 1994, 1996).

Plusieurs éléments expliquent que les femmes soient toujours moins nombreuses que les hommes à briguer les suffrages : la socialisation, les rôles sociaux selon le sexe et les obstacles dits systémiques. Dans cette dernière catégorie figure un facteur qui semble clairement problématique aux femmes, soit l'investiture. En dépit d'appels répétés de quelques élites nationales en faveur de l'augmentation du nombre des candidates, certaines élites locales restent réfractaires à l'idée de faire confiance à une femme pour défendre les couleurs du parti le jour du scrutin, une résistance déjà identifiée par la Commission royale d'enquête sur la situation de la femme au Canada au début des années 1970. L'électorat, argue-t-on, ne serait pas prêt à élire une femme. Pourtant, une analyse des votes obtenus par les candidats et les candidates s'étant présentés dans une circonscription du Québec aux élections fédérales de 1945 à 1993 montre clairement qu'à qualification identique les femmes obtiennent plus de votes que les hommes (Tremblay 1995). En outre, la campagne à l'investiture représente un obstacle financier d'importance pour les femmes (Brodie 1991), d'autant que ce moment de l'accès aux institutions politiques échappe toujours à la Loi électorale du Canada. Un autre facteur qui contribue à limiter le nombre des candidates est notre type de système électoral : nos règles électorales disposent que chaque parti présente une seule personne par circonscription. Bien que la proportionnelle ne garantisse pas un accroissement du nombre des candidates, il ne fait pas de doute que si un parti peut escompter faire élire plusieurs personnes dans une même circonscription, il devient plus gênant que ce ne soit que des hommes.

Les femmes en tant que députées et sénatrices


Cette photo, prise en 1973 dans l'édifice du Centre du Parlement canadien, montre cinq députées (de gauche à droite) : Flora MacDonald, Parti progressisteconservateur (Kingston et les Îles); Grace MacInnis, Nouveau Parti Démocratique (Vancouver Kingsway); Jeanne Sauvé, Parti libéral (Ahuntsic); Albanie Morin, Parti libéral (Louis-Hébert); et Monique Bégin, Parti libéral (Saint-Michel). Ce sont là les seules femmes élues à la Chambre des communes à l'élection générale de 1972, alors que la Chambre comptait 264 sièges. Quatre de ces femmes ont été élues pour la première fois en 1972, tandis que Mme MacInnis était déjà députée depuis 1965. Mme Sauvé, qui est plus tard devenue présidente de la Chambre et, par la suite, gouverneure générale, était la seule femme ministre fédérale au moment où la photo a été prise. La photo fait partie des archives Grace MacInnis de l'Université de la Colombie-Britannique, à Vancouver.

Les femmes au Parlement sont-elles comme les hommes ou différentes d'eux? En 2001, elles représentent encore moins du quart des députés, ce qui place le Canada bien loin derrière la Suède, où la parité n'est pas loin d'être atteinte. Paradoxalement, il semble que les élites nationales composent assez bien avec cette situation; au contraire de nombreux pays qui ont développé diverses stratégies pour encourager les femmes à poser leur candidature, l'État canadien n'a encore adopté aucune mesure significative en ce sens (la dernière réforme électorale reconnaît les frais de garde d'enfant comme dépenses de campagne, ce qui est certes une mesure positive, mais nettement insuffisante pour accroître le nombre de députées aux Communes). À cet égard, un enjeu important d'une prochaine réforme électorale serait de limiter les dépenses engagées lors d'une campagne à l'investiture. Ce projet se heurte toutefois à certaines opinions qui y voient une entrave au libre jeu de la démocratie – une démocratie qui, jusqu'à maintenant, a plutôt fonctionné sur le mode de l'exclusion que de l'inclusion.

L'insertion des femmes à la Chambre des communes peut se comprendre selon une double division, verticale et horizontale. Le premier axe suggère que les véritables postes de pouvoir échappent aux femmes, celles-ci demeurant au bas de l'échelle de l'influence politique. Cela est probablement moins vrai aujourd'hui, puisque certaines femmes ont occupé des postes de grande influence au sein des derniers gouvernements canadiens. D'autre part, la division horizontale implique qu'il y a une division des dossiers selon le sexe, les hommes se voyant confiés les dossiers de production (comme les finances, l'industrie ou le commerce) et les femmes, ceux de reproduction (comme la justice, l'immigration ou l'enfance). Cela tend aussi à changer, quoique ce modèle permette toujours de comprendre assez bien la composition des comités parlementaires.

Quelques travaux récents (Tremblay 1998, 1999, Trimble 1993, 1997) ont montré que les femmes pouvaient apporter des changements en politique, notamment en faisant inscrire à l'ordre du jour politique des questions qui, en leur absence, pourraient être ignorées (comme la mise sur pied récente d'un comité parlementaire destiné à étudier les demandes des femmes dans le cadre de la Marche mondiale des femmes); en changeant le style politique (par exemple, au plan du langage); et en abordant différemment les politiques publiques (par exemple, en adoptant un point de vue plus humaniste). D'autres travaux s'imposent afin de donner plus de force à ces observations.

À cet égard, le Sénat du Canada offre un laboratoire intéressant, puisque les femmes y composent maintenant une masse critique, soit 33 % (34/103, deux sièges étant vacants au moment d'écrire ces lignes). Bien des recherches tendent à montrer que pour avoir un effet significatif sur la culture d'une organisation (comme le Parlement), les femmes doivent y occuper au moins le tiers de l'espace. Alors que le Sénat a opposé une résistance toute particulière à l'avènement de femmes en son sein, il pourrait devenir un allié important d'un projet féministe de représentation politique des femmes.

Conclusion

Les femmes restent des marginales de la politique fédérale canadienne, du moins lorsqu'il est question de leur présence dans le champ de la politique institutionnelle. Alors que le dilemme de Mary Wollstonecraft oppose Universalité et Différence, je propose plutôt de réconcilier ces deux côtés d'une même pièce, en s'appuyant sur la notion de parité. Ce concept implique que les espaces démocratiques soient composés, grosso modo, à moitié de femmes et à moitié d'hommes. Certaines oppositions à ce projet suggèrent que la citoyenneté est universelle, n'ayant pas de sexe, pas de couleur de peau, pas d'âge, etc. Or, un simple coup d'œil à la composition sociodémographique de la Chambre des communes suffit à montrer qu'au contraire, le citoyen-représentant est plutôt un homme blanc, dans la force de l'âge, etc. En réclamant des institutions démocratiques qui harmonisent plutôt qu'elles n'excluent les différences, notamment en comportant une proportion à peu près identique de femmes et d'hommes, la parité s'impose comme la voie royale vers l'Universalité.

BIBLIOGRAPHIE

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NEVITTE, Neil, André BLAIS, Elisabeth GIDENGIL et Richard NADEAU. Unsteady State: The 1997 Canadian Federal Election, Don Mills, Oxford University Press, 2000.

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Note : 

Les opinions exprimées par les auteurs ne reflètent pas nécessairement celles du directeur général des élections du Canada.