Menu secondaire

Perspectives électorales - La participation au processus électoral

Perspectives électorales – Janvier 2001

Photo of an original painting by Edmonton artist Alice Tyler, A.F.A., P.S.C.
Ce portrait de Louise McKinney est actuellement accroché, aux côtés du portrait des autres membres du groupe des « Famous Five », au 5e étage de la législature de l’Alberta, à Edmonton. Les portraits sont prêtés par l’artiste d’Edmonton, Alice Tyler, (ABA), (SPC), pour que les législateurs et le public puissent les voir.

Louise McKinney
Première femme élue à une législature de l’Empire britannique

Wayne Brown
rédacteur, perspectives électorales, élections canada

Quatre ans avant qu'une femme n'enlève un siège au Parlement du Canada, Louise Crummy McKinney a été élue à la législature provinciale de l'Alberta. En 1917, cette victoire a fait d'elle la première femme de tout l'Empire britannique à siéger à une législature.

Tout juste un an plus tôt, les provinces du Canada avaient commencé à reconnaître aux femmes le droit de voter et de se présenter à une élection provinciale. En fait au printemps 1916, l'Alberta a été la troisième province à légiférer dans ce sens, peu après le Manitoba et la Saskatchewan. Louise McKinney est devenue députée à l'Assemblée législative de l'Alberta l'année avant que les Canadiennes de 21 ans et plus obtiennent le droit de vote aux élections fédérales, et deux ans avant leur admissibilité comme candidates à une élection à la Chambre des communes. (En 1921, Agnes Macphail de l'Ontario est devenue la première femme élue au palier fédéral.)

Louise McKinney a écrit toute seule cette page d'histoire, mais on se souviendra probablement d'elle surtout comme l'une des « Famous Five ». Ces cinq Albertaines se sont rendues jusqu'au Conseil privé en Angleterre pour établir que les femmes sont des personnes et qu'elles peuvent donc être nommées au Sénat. La vie de Louise McKinney a toutefois compté bien d'autres accomplissements remarquables. Elle a été parmi les homesteaders de la région au sud de Calgary, une défenseuse de la tempérance, l'une des forces motrices du vote de 1915 pour l'interdiction de l'alcool en Alberta et la seule femme de l'Ouest canadien à signer l'acte unissant trois confessions religieuses pour former l'Église unie du Canada.

Louise McKinney est née Louise Crummy le 22 septembre 1868 dans la petite communauté de Frankville (Ontario) au sud-ouest d'Ottawa. D'origine irlandaise, elle était la deuxième fille d'une famille méthodiste orthodoxe de dix enfants. Alors qu'elle était encore sur les bancs d'école, elle est devenue membre d'un des programmes pour la jeunesse de la Women's Christian Temperance Union (organisation de chrétiennes pour la tempérance); à chaque réunion, les participantes récitaient le serment suivant : « Je n'aurai point de cesse avant que le pays ne soit libéré de l'emprise des distillateurs, des brasseurs et du gouvernement »note 1. Louise ne le savait pas encore à l'époque, mais elle allait passer sa vie à tenter de tenir cette promesse.

Photo : Wayne Brown
Une partie du panneau d'exposition sur le groupe des « Famous Five »,
placé dans le foyer du Sénat en juillet 2000, montre Louise McKinney et la
dirigeante du groupe, la juge Emily Murphy.

Dans Mighty Women, l'auteur Grant MacEwan décrit Louise Crummy comme « une fille brillante, populaire et qui aimait s'amuser. Possédant le sens de l'humour irlandais et dotée d'un talent exceptionnel pour les débats contradictoires, elle avait clairement les qualités d'une meneuse ». Louise Crummy a reçu son éducation en Ontario, d'abord à l'Athens High School et à la Smiths Falls Model School. Il semble qu'elle aurait aimé devenir médecin, mais vers 1880 les femmes n'étaient pas admises dans les écoles de médecine. Alors, elle a poursuivi ses études à l'Ottawa Normal School, puis a enseigné à l'école publique dans la région de Frankville durant plusieurs années.

En 1893, Louise Crummy est allée chez sa sœur mariée qui vivait dans le Dakota du Nord. Là, à l'âge de 26 ans, après trois années d'enseignement, elle est devenue organisatrice de la Women's Christian Temperance Union (WCTU). C'est là également qu'elle a rencontré l'homme qui allait devenir son époux. James McKinney était lui aussi d'origine irlandaise et venait d'une petite communauté située près d'Ottawa; de plus, il partageait ses valeurs et intérêts pour les gens, l'Église et la prohibition. En 1896, James et Louise se sont rendus à Frankville pour s'y marier dans la maison familiale des Crummy. Les jeunes mariés sont ensuite retournés vivre au Dakota du Nord, où est né leur fils Willard. Durant cette époque, Louise McKinney et d'autres organisatrices de la WCTU ont voyagé et ont créé de nouvelles sections de l'organisation. Cependant, Louise et James voulaient tous deux retourner au Canada. En 1903, ils ont rallié le vaste mouvement des colons quittant les États de l'Ouest en direction du nord, vers les millions d'acres de terres agricoles supérieures qu'offrait le sud de l'Alberta (ou plus exactement le sud des Territoires du Nord-Ouest, puisque l'Alberta et la Saskatchewan ne sont devenues des provinces du Dominion du Canada que plus tard, en 1905).

Les McKinney ont établi leur nouvelle ferme sur un quart de section près de Claresholm, au sud de Calgary. Bientôt, tandis que James entreprenait l'érection de la première église méthodiste de Claresholm, Louise a organisé une société de tempérance locale dont elle est devenue la première présidente. Elle allait occuper ce poste pendant plus de 25 ans, mais cela ne lui suffisait pas. Son zèle à rendre la boisson illégale était tel qu'en moins d'une décennie, à force de voyages incessants et de correspondance assidue, elle a fondé plus d'une quarantaine de sections de la WCTU à travers l'Alberta et la Saskatchewan. Elle est d'ailleurs devenue présidente nationale et vice-présidente internationale de la WCTU.

Grant MacEwan a écrit : « Durant les années où elle a été en poste, tous les gens de l'Ouest ont appris à connaître l'organisation des femmes travailleuses. En tant que présidente, elle voyageait beaucoup, hiver comme été, pour prononcer des discours et elle dirigeait personnellement le gros du travail d'organisation; tant et si bien que le nom de Louise McKinney est devenu intimement associé à celui de la WCTU, et vice versa »note 2.

La WCTU croyait que tous, hommes et femmes, devraient s'abstenir totalement d'alcool et réclamait l'interdiction de sa fabrication, de sa vente et de sa consommation; elle pressait aussi le gouvernement de prohiber la vente, la fabrication et l'importation de cigarettes. Partout où Louise McKinney allait, elle prêchait passionnément contre les démons de l'alcool. Dans The Clear Spirit; Twenty Canadian Women and Their Times, ouvrage publié en 1973, on peut lire : « Il est un peu difficile de témoigner d'une entière sympathie en présentant la dévotion pour la cause de la tempérance de femmes comme Mme McKinney, car il semble bien qu'il y avait une part de fanatisme notamment dans ses efforts pour empêcher l'envoi de cigarettes et de tabac aux hommes dans les tranchées lors de la Première Guerre mondiale. (Quel dommage cependant que si peu des bonnes âmes qui ont fait campagne contre les méfaits du tabac soient encore ici pour lire les articles médicaux d'aujourd'hui à ce sujet!) »note 3.

En 1915, la WCTU a remporté sa plus grande victoire lorsque les Albertains ont voté en faveur de la prohibition dans un plébiscite à l'échelle de la province. Cette décision était celle des hommes de l'Alberta puisque les femmes de cette province n'avaient pas encore le droit de vote à cette époque.

Louise McKinney et la WCTU ont joué un rôle très important dans l'obtention, en 1916, du droit de vote par les Albertaines. Cette victoire a aussi permis aux femmes, pour la première fois, de se présenter comme candidates à l'Assemblée législative. Louise McKinney s'intéressait à la politique, mais il semble qu'elle a décidé de se présenter à l'élection provinciale albertaine de 1917 en bonne partie pour pousser les causes qui lui étaient les plus chères : le contrôle des boissons alcoolisées (car la prohibition n'avait jamais vraiment été appliquée) et les droits des femmes.

En effet, lorsque Louise McKinney a appris que les principaux partis politiques acceptaient des contributions électorales d'entreprises liées à l'alcool, elle a été dégoûtée au point d'aller chercher l'appui de la Non-Partisan League (mouvement agraire) et de se présenter candidate à l'élection dans la circonscription de Claresholm. C'est avec la prohibition comme plate-forme électorale qu'à titre de candidate indépendante Louise McKinney a remporté l'élection. En fait, deux femmes ont été élues lors de cette élection provinciale, l'autre étant la lieutenante Roberta McAdams élue par les forces armées d'outre-mer. (En 1917, la législature albertaine avait adopté une loi prévoyant l'élection de deux représentants militaires à l'Assemblée législative.) Comme la lieutenante Roberta McAdams, infirmière, était en service outre-mer le jour d'ouverture de la législation, Louise McKinney a eu seule le privilège d'être la première femme à prêter serment et à siéger dans une législature de l'Empire britannique.

Dans son baptême d'oratrice à la législature, Louise McKinney a souligné la responsabilité du Canada face aux militaires qui revenaient au pays et a demandé qu'on les aide à établir des fermes dans des régions pourvues d'écoles et de voies de communication. Habile dans les débats oratoires, la députée McKinney a revendiqué des lois plus rigoureuses sur le contrôle de l'alcool et des mesures pour venir en aide aux immigrants, aux veuves et aux femmes séparées. C'est elle qui a introduit la proposition qui a mené à la Dower Act, loi garantissant une certaine proportion des biens d'un époux défunt à sa veuve. Aussi, avec James Weir (l'autre député appuyé par la Non-Partisan League), Louise McKinney a demandé que le gouvernement reprenne tous les terrains houillers de l'Alberta ayant des mines en opération et y exploite les couches inexploitées.

Comme Louise McKinney l'a elle-même écrit dans le Woman's Century, pour la première fois, un groupe de députés indépendants siégeaient à l'Assemblée législative – deux représentants des militaires, deux représentants des agriculteurs et un représentant des ouvriers – et les deux femmes députées se trouvaient dans ce groupe. « Quand nous avons prêté le serment d'allégeance et signé le rôle, les hommes nous ont bien accueillies et nous ont fait sentir qu'ils étaient honorés de participer à ce moment historique (...). Par la suite, ils nous ont toujours acceptées tout naturellement, comme si nous avions parfaitement le droit d'être là; on aurait presque pu oublier que c'était une situation tout à fait nouvelle » note 4.

Louise McKinney a rempli un seul mandat de quatre ans à la législature de l'Alberta. Bien qu'elle ait joué un rôle important dans la formation des Cultivateurs unis de l'Alberta (CUA), organisation qui a absorbé la Non-Partisan League, elle ne partageait pas les vues du président des CUA, Henry Wise Wood, concernant le rôle que devrait jouer l'organisation sur la scène politique. À l'élection de 1921, Louise McKinney s'est présentée comme candidate indépendante et a été défaite par seulement 46 votes lors du balayage par les CUA. Il semble que la rigidité de sa plate-forme antialcool et antitabac lui a coûté un certain nombre de votes, tout particulièrement chez ceux revenus du front.

Cette défaite ne semble cependant pas avoir trop déçu Louise McKinney. Elle ne s'est plus portée candidate à une élection, choisissant plutôt de concentrer ses efforts du côté de l'Église et de la cause de la tempérance. Une plus dure défaite est survenue en 1923, à l'occasion d'un nouveau vote sur la question de l'alcool en Alberta, lorsque la prohibition a été rejetée. Nancy Millar décrit ainsi les résultats de ce vote dans son livre The Famous Five : « Cette défaite a porté un dur coup qui a ébranlé Louise McKinney et la WCTU. D'autant plus que, cette fois-ci, les femmes avaient le droit de vote et qu'elles l'avaient utilisé pour « ramener la bouteille ». Comment avaient-elles pu faire une chose pareille? Le vote était censé servir à créer « un monde décent » et non à lever le coude ».

Au début des années 20, Louise McKinney avait également à cœur une autre question. Fallait-il fonder une nouvelle Église en réunissant les Églises méthodiste, congrégationaliste et presbytérienne? C'est ce que croyait Louise, qui a été l'une des quatre seules femmes du Canada (la seule de l'Ouest canadien) à signer l'acte d'union qui créa l'Église unie du Canada en 1925.

En 1927, dix ans après l'élection de Louise McKinney, a commencé un épisode encore plus remarquable de l'histoire : l'affaire « personne ». L'interprétation traditionnelle de l'Acte de l'Amérique du Nord britannique, 1867, qui énonce les pouvoirs et responsabilités respectifs des gouvernements provinciaux et fédéral, voulait que seul un homme ait le statut de « personne » et que seule une « personne » admissible puisse être nommée au Sénat du Canada. Quand la juge Emily Murphy, magistrate au tribunal des femmes d'Edmonton, s'est rendu compte que les femmes n'étaient pas définies comme des personnes dans la Loi constitutionnelle de 1867, elle a été consternée.

Emily Murphy alla chercher l'appui de quatre autres femmes de l'Alberta. Louise McKinney est la deuxième à qui elle a demandé de signer sa pétition réclamant le plein statut de personne pour les femmes; Irene Parlby, Henrietta Muir Edwards et Nellie McClung sont les autres membres de ce groupe connu sous le nom de « The Famous Five ». (Voir l'article sur Nellie McClung dans l'édition de juin 1999 de Perspectives électorales.)

Maquette réalisée par l’artiste Barbara Paterson pour un monument en l’honneur des « Famous Five » et dans l’affaire « personne ».
Maquette réalisée par l’artiste Barbara Paterson pour un monument en l’honneur des « Famous Five » et dans l’affaire
« personne ». La maquette, qui comprend Louise McKinney (assise à gauche), a été exposée à la législature de l’Alberta et
au foyer du Sénat, à Ottawa. En médaillon, la statue de bronze de Louise McKinney à l’une des étapes finales de la production
du monument. (Photo fournie par la Famous 5 Foundation.)

Ensemble, elles ont fait appel à la Cour suprême du Canada, mais elles ont perdu. Sans se laisser décourager, elles ont persuadé le premier ministre Mackenzie King de porter la cause devant le Conseil privé de Grande-Bretagne, la plus haute cour du Canada à l'époque. C'est ainsi, dans une cour de Londres, le 18 octobre 1929, qu'a été rendu l'arrêt de principe selon lequel les femmes canadiennes sont bel et bien des « personnes » au sens de la Loi et qu'elles peuvent donc être nommées au Sénat et participer aux étapes finales de la promulgation des lois fédérales au Canada.

Au cours des 25 années où Louise McKinney a siégé à la direction des organisations canadienne et internationale de la WCTU, elle a participé à de nombreuses conférences internationales, entre autres à Boston, Brooklyn, Londres et Lausanne. En 1931, alors qu'elle venait d'être nommée vice-présidente principale de la WCTU à l'occasion d'une assemblée à Toronto, elle est tombée malade; quelques jours après son retour à Claresholm, elle est morte chez elle. Les nombreux hommages que lui ont rendus ses parents et amis témoignaient de son bon jugement, de son sens de l'humour et de sa persévérance. « Quelque 100 membres de la WCTU venues de partout au Canada se sont réunies en sa mémoire à l'église. Puis, défilant devant sa tombe, chacune a jeté un petit ruban blanc sur le cercueil. Pour les membres de la WCTU, le ruban blanc était un symbole de pureté et de foi note 5. »

Le jour de son décès, le 10 juillet 1931, Louise McKinney avait 63 ans. Elle repose en paix à Claresholm (Alberta).


NOTES

Note 1 Nancy Millar, The Famous Five; Emily Murphy and the Case of the Missing Persons, Cochrane (Alberta), The Western Heritage Centre, 1999, p. 83-91.

Note 2 Grant MacEwen, « Louise Crummy McKinney; Death on Booze », Mighty Women, Stories of Western Canadian Pioneers, Vancouver et Toronto, Greystone, 1995, p. 138-145.

Note 3 Mary Quayle Innis, dir., The Clear Spirit; Twenty Canadian Women and Their Times, Toronto, Presses universitaires de l'Université de Toronto pour la Fédération canadienne des femmes diplômées des universités, 1973, p. 170-171.

Note 4 Jean Cochrane, Women in Canadian Politics, Toronto, Fitzhenry and Whiteside, 1997, p. 37-38.

Note 5 Nancy Millar, op. cit., p. 83-91.


Note : 

Les opinions exprimées par les auteurs ne reflètent pas nécessairement celles du directeur général des élections du Canada.