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Perspectives électorales – Le redécoupage des circonscriptions électorales fédérales

Perspectives électorales – Octobre 2002

L'honorable Lincoln M. Alexander : premier Canadien de race noire élu à la Chambre des communes

L'honorable Lincoln M. Alexander : premier Canadien de race noire élu à la Chambre des communes

Wayne Brown
Perspectives électorales,
Élections canada

Lincoln M. Alexander a souvent fait œuvre de pionnier, contribuant à éliminer de nombreux obstacles de taille pour les membres des minorités visibles du Canada. Le 25 juin 1968, il a écrit une page de l'histoire électorale en devenant le premier Canadien de race noire à être élu à la Chambre des communes. Onze années plus tard, il était le premier Noir nommé et affecté au Cabinet fédéral. En 1985, il était nommé lieutenant-gouverneur de l'Ontario, devenant le premier membre d'une minorité visible à jouer ce rôle dans une province au Canada. En 1996, il devenait le premier président de la Fondation canadienne des relations raciales, poste qu'il occupe toujours. Il a vécu des situations racistes à différentes étapes de sa vie et a toujours essayé d'aborder ces problèmes de front. En janvier, il célébrait son 80e anniversaire de naissance.

Lincoln MacCauley Alexander est né à Toronto, en Ontario, le 21 janvier 1922, fils d'immigrants de descendance antillaise; sa mère était de la Jamaïque et son père de St-Vincent. Sa mère, Mae Rose, était domestique. Son père, qui portait également le nom de Lincoln MacCauley Alexander, était menuisier de formation, mais au Canada, il a dû travailler comme bagagiste dans les chemins de fer, qui était à cette époque l'un des rares emplois disponibles à un homme de couleur. Le jeune Alexander a grandi à Toronto jusqu'à l'âge de 15 ans, moment où il a déménagé à Harlem, dans la ville de New York, pour vivre avec sa mère. Il a par la suite vécu à Long Island et à Brooklyn.

À son retour au Canada, il a servi dans l'Aviation royale du Canada pendant la Seconde Guerre mondiale, de 1942 à 1945. À Lachine (Québec), il a reçu une formation pour devenir radiotélégraphiste. Après avoir obtenu son diplôme, il a été envoyé à Portage La Prairie, au Manitoba, où il a effectué des vols pour des missions d'entraînement. Il est entré à l'Université McMaster à Hamilton (Ontario), et a obtenu son baccalauréat ès arts en 1949. Il a également fait des études en droit à Osgoode Hall, à Toronto. Il se rappelle qu'à cette époque, il n'y avait qu'environ quatre avocats noirs qui pratiquaient le droit avant lui dans toute la province de l'Ontario. Lorsque de grands cabinets bien établis ont refusé ses services, en 1954, il s'est associé au premier cabinet d'avocats interracial au Canada, Duncan and Alexander. « Ce n'était pas très difficile, mais je n'ai pas eu tous les clients, parce que les gens n'étaient pas habitués à faire affaire avec un avocat noir », précise-t-il. « Personne ne le disait, mais le fait d'être noir signifiait que tu étais perçu comme un incompétent. » En 1962, il s'est associé au cabinet d'avocats Miller, Alexander, Tokiwa et Isaacs de Hamilton, et a été nommé par la suite conseil de la reine en 1965.

En 1965, Lincoln Alexander a fait son entrée sur la scène politique fédérale. Au départ, il ne prévoyait pas réellement remporter la course à l'investiture de son parti. Il n'y avait alors que quelques centaines de Noirs à Hamilton et « aucune personne de couleur n'était alors réellement engagée en politique. Elles n'étaient pas vraiment les bienvenues », explique-t-il. Néanmoins, il a réussi en devenant le premier Noir à se porter candidat fédéral dans Hamilton. À titre de candidat progressiste-conservateur dans la circonscription de Hamilton-Ouest, il a perdu ses élections par une marge de 2 359 votes en faveur du député libéral.

Toutefois, son équipe considérait le résultat comme une victoire et il a été immédiatement nommé candidat pour la prochaine élection, qui ne surviendrait en fait que deux ans et demi plus tard. Sa longue campagne a porté fruit. À l'élection générale de 1968, il a gagné par une mince marge de moins de 350 votes et est devenu le premier Canadien de race noire à être élu à la Chambre des communes. Il était le seul candidat du Parti progressiste-conservateur à être élu dans un centre-ville en Ontario, alors que le Parti libéral, dirigé pour la première fois par Pierre Elliott Trudeau, était élu gouvernement majoritaire. La victoire de Lincoln Alexander était remarquable aussi pour une autre raison. Il n'avait jamais travaillé en politique auparavant et était passé de « gars de la rue » à député à la Chambre des communes. « La plupart des députés avaient habituellement une certaine expérience en politique, que ce soit à titre de conseiller municipal ou de commissaire d'écoles », raconte-t-il. (À cette même élection générale, Leonard Marchand est devenu le premier Indien inscrit à être élu à la Chambre des communes, à titre de député libéral de la circonscription de Kamloops—Cariboo (Colombie-Britannique). (Pour en connaître davantage sur le sénateur Marchand, consultez l'édition de juin 2000 de Perspectives électorales). La circonscription de Lincoln Alexander, Hamilton-Ouest, était aussi reconnue pour avoir été en 1957 la circonscription qui a élu la première femme à siéger au Cabinet fédéral, à titre de secrétaire d'État, soit Ellen Fairclough.

L'élection de Lincoln Alexander au Parlement a retenu l'attention des médias. Il se rappelle avoir reçu des coupures de journaux d'un ami à Londres, en Angleterre, qui décrivaient en détail ce scrutin historique au Canada. Lincoln Alexander précise qu'il ne s'était presque pas engagé en politique active auparavant. Deux années avant le lancement de sa première campagne, on lui avait demandé de rencontrer le premier ministre de l'époque, John Diefenbaker, qui voulait le nommer à un poste de haut-commissaire ou d'ambassadeur du Canada. Mais cela n'est pas arrivé car le gouvernement de Diefenbaker a perdu l'élection quelques mois plus tard. Pourquoi John Diefenbaker était-il intéressé à nommer Lincoln Alexander? Il se targuait d'être le premier premier ministre de ce pays d'origine ni anglaise ni française. « Je crois que c'était parce que lui aussi était un étranger », signale Lincoln Alexander. « Il ne s'appelait ni Smith ni Jones ».

Lorsque Lincoln Alexander est entré au Parlement, c'était encore un club d'hommes blancs. Il n'y avait qu'une seule femme (la députée néo-démocrate de Vancouver, Grace MacInnis) dans une assemblée de 264 députés. Au Parlement, Lincoln Alexander était un personnage imposant. Avec ses six pieds trois pouces, l'homme qu'ils appelaient « Linc » dépassait presque tous les autres et sa voix très grave faisait de lui le député le plus écouté de la Chambre. « Je faisais partie du club et j'étais hautement respecté par les conservateurs, les libéraux et les néodémocrates », raconte-t-il. Il a particulièrement apprécié la camaraderie entre les députés de tous les partis politiques et les joutes oratoires de la période de question quotidienne.

Lincoln Alexander sera réélu quatre fois et siégera au Parlement pendant près de 12 ans. Une autre première s'est produite en 1979, lorsqu'il a été le premier Noir dans l'histoire du Canada à être nommé ministre, dans le gouvernement progressiste-conservateur nouvellement élu de Joe Clark. Cependant son mandat, à titre de ministre du Travail, n'a duré que neuf mois, son gouvernement ayant été défait à l'élection de l'hiver 1980. Il demeure profondément déçu qu'après des années sur les bancs de l'opposition, il n'a jamais vraiment eu la possibilité de prouver qu'il pouvait être un bon ministre ou d'assurer de grandes réalisations dans son portefeuille. Quelques mois plus tard, en mai 1980, il a démissionné de son siège à la Chambre des communes pour accepter un poste que lui a confié le premier ministre de l'Ontario, William Davis : président de la Commission des accidents du travail de l'Ontario. Il avait adoré être député et a démissionné à contrecœur, mais il explique que sa femme l'avait convaincu qu'il devait accepter le rôle qui lui était offert.

Lincoln Alexander fera de nouveau la manchette en 1985. Sur la recommandation du premier ministre d'alors, Brian Mulroney, il a été nommé 24e lieutenant-gouverneur de l'Ontario. Cette nomination a été une autre étape historique car il est devenu le premier membre d'une minorité visible à assumer la fonction vice-royale dans une province au Canada. Il lui revenait ainsi, entre autres, de convoquer et de dissoudre l'Assemblée législative de l'Ontario, de lire le discours du Trône à l'ouverture de chaque session législative et de sanctionner les projets de loi adoptés par l'assemblée législative.

Il a fait de la question des jeunes et de l'éducation le principal cheval de bataille de son mandat, prenant la parole devant les étudiants dans plus de 250 écoles au cours de son mandat. Il mettait constamment en valeur l'importance de la scolarisation auprès des jeunes Canadiens. « Demeurez à l'école. Instruisez-vous. Ne touchez pas à la drogue et à l'alcool. Vous n'en avez pas besoin comme béquille. » Il a siégé comme lieutenant-gouverneur jusqu'en 1991. Cette année-là, il a été nommé chancelier de l'Université de Guelph, en Ontario. « Lorsque vous le rencontrez et qu'il vous regarde en vous serrant la main, vous pensez qu'il a attendu ce moment toute sa vie. Vous obtenez toute son attention », affirme le vice-président des Services aux anciens étudiants et au perfectionnement de l'Université de Guelph, Robert McLaughlin.

En 1996, Lincoln Alexander a accepté la présidence de la Fondation canadienne des relations raciales. Cette fondation a été créée par le gouvernement du Canada dans le cadre de l'Entente de redressement à l'égard des Canadiens japonais. Dans un discours en 1999, au lancement de ce qu'il a décrit comme étant « la plus importante campagne de lutte contre le racisme du genre dans toute l'histoire du Canada », il a souligné les droits à l'égalité garantis par la Charte canadienne des droits et libertés. Toutefois, il a précisé que « les attitudes racistes et le racisme institutionnel sont encore très vivants; il nous reste encore un long chemin à parcourir ». En demandant aux Canadiens de participer à la lutte contre le racisme, il a déclaré « Nous voulons que les Canadiens combattent le racisme partout où il se pointe – dans les écoles, au hockey, dans les milieux de travail, sur la rue et oui, même au Parlement ».

Photo : Bureau du lieutenant-gouverneur de l'Ontario
L’honorable Lincoln M. Alexander a exercé le mandat de lieutenant-gouverneur de l’Ontario de 1985 à 1991

En novembre dernier, il a écrit à la ministre fédérale de la Justice pour marquer son appui à l'initiative gouvernementale prévoyant « l'inclusion de mesures plus rigoureuses en matière de crimes motivés par la haine et de diffusion de messages haineux par Internet » dans son projet de loi antiterroriste (projet de loi C-36), mais il a aussi exprimé sa préoccupation quant à « l'utilisation accrue des profils criminels fondés sur la race aux frontières ainsi qu'aux fins du maintien de l'ordre et de la sécurité »; il a également précisé que la définition du terrorisme est trop large. Par ailleurs, il a félicité le premier ministre pour « les démarches entreprises à l'égard des communautés musulmanes et arabes du Canada à la suite de la tragédie du 11 septembre dernier. »

Actuellement dans sa neuvième décennie, Lincoln Alexander siège encore à titre de chancelier de l'Université de Guelph et à différents conseils : Ombudsman bancaire de l'Ontario, Conseil de presse de l'Ontario, Royal Winter Fair et Shaw Festival. Il a reçu de nombreux prix et distinctions, y compris sept doctorats honorifiques. Il a été nommé à l'Ordre de l'Ontario en 1992. Pour commémorer son mandat de lieutenant-gouverneur, depuis 1993, la province de l'Ontario a remis chaque année des prix en son nom à deux jeunes de 16 à 25 ans qui ont fait montre de leadership pour éliminer la discrimination raciale. La nouvelle administration centrale de la Police provinciale de l'Ontario porte son nom, de même qu'une école secondaire à Mississauga (Ontario), et deux écoles publiques de Hamilton et Ajax (Ontario) ainsi qu'une route de plaisance dans la ville de Hamilton où il demeure. Tous ces signes de reconnaissance sont bien mérités car, comme l'a déclaré Bromley Armstrong, consultant en relations interraciales : « Il a ouvert de nombreuses portes. Il l'a fait discrètement et à sa façon, sans fanfare ni pancarte. »

Photo : Tom Sandler
Lincoln Alexander, en compagnie de ses deux petites-filles, à la fête de son 80e anniversaire à Toronto.

Le 13 décembre dernier, ses amis se sont réunis à l'hôtel Fairmont Royal York, à Toronto, pour célébrer son 80e anniversaire de naissance et rendre hommage à sa longue carrière. L'idée de cet événement venait du sénateur progressiste-conservateur Don Oliver, et lorsqu'il en a été informé, Lincoln Alexander a demandé que cette soirée serve à recueillir des fonds pour l'Université de Guelph. Non moins de 650 personnes ont assisté à ce dîner, y compris des gens d'affaires éminents, des personnalités de la scène politique, des artistes bien connus, d'anciens membres du personnel du lieutenant-gouverneur Alexander, des étudiants universitaires et de jeunes élèves provenant d'une des écoles qui portent son nom. Ce dîner a permis de recueillir plus de 600 000 $ pour des bourses d'études au nom de Lincoln Alexander qui seront remises à des membres de minorités visibles, à des Autochtones et à des étudiants souffrant d'un handicap afin de leur permettre de poursuivre des études à l'Université de Guelph et d'augmenter la diversité de sa population étudiante. Les bourses d'études perpétuent la philosophie de Lincoln sur la valeur de sa propre éducation et l'importance qu'il accorde à l'éducation de chacun. « De nos jours, les jeunes doivent comprendre que pour se tailler une place dans ce merveilleux nouveau siècle qui débute à peine, ils doivent s'instruire, sans quoi ils seront incapables de se démarquer. »

Parmi les nombreux hommages chaleureux qu'il a reçus à ce dîner, signalons celui du premier ministre Jean Chrétien. « La carrière de Lincoln Alexander a été longue et distinguée, embrassant autant le domaine public que le domaine privé. Cet événement est un témoignage admirable à ses nombreuses réalisations exemplaires et à son service dévoué à la communauté et au pays ». Un ancien lieutenant-gouverneur de l'Ontario, Hilary Weston, a également fait son éloge : « Avec votre chaleur et votre esprit généreux, vous avez su gagner notre respect, notre admiration et notre amour. Tant à la maison que sur la scène politique et parmi les gens de toutes les couches de la société, vous êtes devenu un modèle qui en a inspiré plusieurs et vous nous avez démontré ce que signifie d'être un homme bon. » Dans son message vidéo, le premier ministre Mike Harris a ajouté : « Vous nous rappelez que ce sont la détermination, l'ardeur au travail et la compassion qui rendent le Canada si merveilleux. Notre province et notre pays sont d'autant plus riches de votre présence. »

Au dîner, Lincoln Alexander a aussi reçu une paire de souliers de basketball autographiés par le marqueur étoile des Raptors de Toronto, Vince Carter. Mais malgré le fait qu'il chausse des 14, il affirme que ces souliers sont trop grands pour lui. Lincoln Alexander est président de la Fondation des Raptors, dont la collecte de fonds a permis de distribuer plus de 10 millions de dollars à des organismes de charité enregistrés en Ontario qui soutiennent des programmes à l'intention des jeunes et des initiatives sportives pour les enfants à risque.

Il y a 10 ans, alors qu'il était âgé de 70 ans, Lincoln Alexander a été nommé compagnon de l'Ordre du Canada. La citation à son intronisation fournit un excellent résumé de sa vie : « Motivé par sa préoccupation constante pour la justice sociale, il a mené une vie exemplaire à titre d'avocat, d'homme politique et de lieutenant-gouverneur de l'Ontario. Il a franchi de nombreux obstacles tout au long de sa vie. Reconnu pour son bon jugement, sa tolérance, sa compassion et son humanité, il a bien servi les citoyens de l'Ontario, s'efforçant d'inspirer ces valeurs aux jeunes et en travaillant sans cesse pour améliorer les relations raciales. »

SOURCES

Maclean's, 24 décembre 2001, p. 47.

Canadian Who's Who, 2000

Guide parlementaire, différentes éditions

Université de Guelph


Note : 

Les opinions exprimées par les auteurs ne reflètent pas nécessairement celles du directeur général des élections du Canada.