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Explication du taux de participation des Autochtones aux élections fédérales : coup d'œil sur l'Alberta, la Saskatchewan et le Manitoba

Explication de la participation des Autochtones

La documentation sur le comportement politique traitant de la participation électorale est considérable et a permis de cerner un ensemble de variables constituant d'importants facteurs explicatifs de la participation. Comme il est suggéré ci-dessus, de nombreuses études sont fondées sur l'opinion que la participation politique dépend fortement des ressources dont chaque citoyen disposenote 4. Les modèles de participation courants tendent à mettre l'accent sur les trois ensembles de facteurs suivants : les ressources socioéconomiques (p. ex. l'éducation et le revenu)note 5, les réseaux sociaux (p. ex. la participation communautaire et la pratique religieuse)note 6 et les facteurs psychologiques (p. ex. l'intérêt et les connaissances en matière de politique)note 7. Les liens entre ces facteurs et la participation politique sont nombreux et complémentaires dans la plupart des cas. Les variables intermédiaires cruciales comprennent le civisme (surtout les aptitudes cognitives), la confiance sociale et politique ainsi que les possibilités de recrutement politique. De façon plus générale, les spécialistes de la participation (surtout au Canada) insistent sur la signification particulière des différences liées à l'âge – tant à titre d'élément du cycle de vie que de reflet des changements générationnels – et du rôle joué par les facteurs contextuels spécifiques des élections, en particulier la compétitiviténote 8.

Les chercheurs qui ont étudié la participation des Autochtones aux élections canadiennes ont découvert que les facteurs de participation mentionnés dans la documentation générale étaient également des variables importantes de leurs recherches. À titre d'exemple, de nombreuses études indiquent que le statut socioéconomique est un facteur important permettant d'expliquer le taux de participation des Autochtonesnote 9. De façon similaire, il a été déterminé que des facteurs démographiques comme l'âge, le lieu de résidence et la mobilité sociale (les Autochtones tendent à se déplacer davantage que les non-Autochtones) ont un impact important sur le taux de participation des Autochtonesnote 10. Dans le même ordre d'idées, il a été constaté que des facteurs comme la structure politique (p. ex. le système électoral et le régime des partis) influaient également sur le taux de participation des Autochtonesnote 11.

En plus de ces facteurs généraux, les chercheurs ont remarqué que le taux de participation variait grandement d'une collectivité autochtone à l'autre. À titre d'exemple, dans leur étude sur l'exercice du droit de vote des Autochtones dans les Maritimes, Bedford et Pobihushchy ont découvert que les Indiens inscrits du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Écosse et de l'Île-du-Prince-Édouard affichaient des taux de participation très différents tant aux élections fédérales que provincialesnote 12. De façon similaire, Guérin a constaté que le taux de participation des Autochtones variait considérablement d'une province à l'autre et, selon lui, la dispersion géographique des collectivités du Nord ainsi que la concentration d'Autochtones hors réserve expliquent en partie la variation des taux de participation des collectivitésnote 13.

Peu d'études empiriques ont été menées sur la participation des Autochtones, mais de nombreux documents sur la politique autochtone au Canada relèvent des facteurs spécifiques pouvant avoir un impact sur la participation électorale. Ces documents ont tendance à être fondés sur une des deux positions théoriques sur la participation (ou la non-participation, selon le cas) des Autochtones aux institutions politiques du Canada.

Selon la première position, que nous désignerons la « thèse du nationalisme », le peuple autochtone est formé de nations distinctes qui entretiennent une relation « de nation à nation » avec l'État canadiennote 14. De ce point de vue, les gouvernements et les organismes autochtones sont la voix légitime des nations autochtones et, par conséquent, les membres de ces nations devraient examiner leurs politiques par le biais d'institutions autochtonesnote 15. Pour des chercheurs comme Cairns, la popularité de la thèse du nationalisme chez les peuples autochtones explique le faible taux de participation de ces derniers; plus particulièrement, l'existence d'institutions autochtones (c'est-à-dire de gouvernements et d'organismes) qui ont le pouvoir de parler au nom des nations autochtones favorise la non-participation aux institutions démocratiques pancanadiennesnote 16. Cairns a conclu que la conséquence logique de ces systèmes de représentation rivaux (soit les systèmes autochtones) était la diminution de l'importance des élections, et donc des incitatifs à voternote 17. Dans cette optique, l'existence de systèmes de représentation concurrents et la question de la voix sont deux facteurs importants propres aux Autochtones qui permettent d'expliquer la faible participation de ces derniers.

Selon la deuxième position, que nous désignerons la « thèse du postcolonialisme », la cause fondamentale de la subordination et de l'oppression des Autochtones est l'État canadien. Turpel explique que les peuples autochtones sont enfermés dans les limites d'un appareil politique gouvernemental intégratif et souvent hostile, imposé par une société immigrée ou colonisatricenote 18. En outre, Alfred prétend que les peuples autochtones considèrent les institutions non autochtones comme des éléments transitoires et superflus de leur existence politique. Sa conclusion est que les structures qui ont été créées pour coloniser les peuples autochtones ne représentent pas un cadre acceptable pour la coexistence des sociétés indigènes et celles des nouveaux arrivantsnote 19. Pour Alfred, les institutions fédérales sont des instruments de colonisation qui favorisent la subordination et l'oppression des Autochtones au Canada. Par conséquent, ceux qui soutiennent la thèse du postcolonialisme affirment que les peuples autochtones devraient s'abstenir de participer aux institutions gouvernementales et s'engager dans une politique de la résistance afin de s'opposer activement à ces dernières. La plupart du temps, les jeunes et les « néotraditionalistes » sont désignés comme partisans de cette opinion sur l'État et de cette stratégie de résistance, autrement dit, de la thèse du postcolonialisme.

En ce qui concerne la participation électorale, cette opinion sur la subordination et l'oppression des peuples autochtones favorise l'hostilité à l'égard des institutions canadiennes (à l'échelle du pays, des provinces et des bandes) et promeut des comportements politiques alternatifs, à l'écart de la politique conventionnelle, surtout chez les jeunesnote 20. Par exemple, selon Alfred, Pitawanakwat et Price, les jeunes Autochtones s'identifient de moins en moins aux institutions et à l'Étatnote 21. Ils ont conclu que certains jeunes Autochtones préféraient prendre part à la politique de façon non conventionnelle et indirectenote 22. Pour ces chercheurs, la vision postcoloniale de l'État et la stratégie d'abstention et de résistance permettent d'expliquer pourquoi certains segments de la population autochtone décident de ne pas voter.