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Explication du taux de participation des Autochtones aux élections fédérales : coup d'œil sur l'Alberta, la Saskatchewan et le Manitoba

Explication de la faible participation

Comment pouvons-nous expliquer les taux de participation inférieurs des collectivités autochtones? Sont-ils attribuables au manque de ressources connu par les peuples autochtones ou à des facteurs propres aux expériences de ces derniers, les rendant plus susceptibles de se détourner de la politique fédérale? Dans la présente section, nous examinerons d'abord les problèmes d'accès aux ressources en fonction de modèles de vote courants fondés sur ce facteur. Nous utiliserons ensuite des modèles différents (et peut-être complémentaires) qui sont mentionnés dans la documentation sur la politique autochtone.

Le tableau 3 montre des modèles de régression logistique pour les trois ensembles de répondants suivants : la population générale (colonne 1), un sous-ensemble de la population générale habitant dans les Prairies (colonne 2) et un échantillon d'Autochtones (colonne 3). Chaque modèle comprend des données de base importantes, comme l'âge, le lieu de résidence (urbain ou rural), le sexe et la situation familiale. De plus, trois ensembles de ressources sont examinés : les ressources socioéconomiques, les ressources de réseau et des variables de participation. Les modèles sont identiques, à l'exception de l'inclusion de facteurs régionaux dans la colonne 1 pour contrôler la variation des taux de vote dans l'ensemble du Canada.

Dans la colonne 1, les résultats correspondent grandement à ce qui est indiqué dans la documentation sur le comportement électoral. Nous avons constaté un effet curviligne évident lié à l'âge; en effet, les jeunes et, dans une moindre mesure, les aînés affichent un taux de participation inférieur à celui des personnes d'âge moyen. Nous avons également remarqué que les habitants du Québec et des Maritimes affichaient des taux de participation supérieurs à ceux des habitants de l'Ontario et de l'Ouest canadien. La comparaison des probabilités de vote enregistrées dans les Prairies avec celles de l'Ontario permet presque d'obtenir un niveau classique de signification statistique. En ce qui concerne les ressources, nous avons remarqué un effet positif évident chez les personnes de niveau postsecondaire et un effet négatif chez les personnes à faible revenu (c'est-à-dire un revenu personnel inférieur à 20 000 $). La participation à des organismes politiques et sociaux ainsi que la pratique religieuse ont également un effet positif sur les probabilités de vote. Enfin, ceux qui lisent ou regardent souvent les nouvelles ou qui font confiance au gouvernement fédéral sont plus susceptibles de voter. Le modèle des Prairies a en grande partie donné les mêmes résultats.

Tableau 3 : Taux de participation, selon les variables explicatives standard
Population généraleŦ Prairies seulementŦ Échantillon d'Autochtones
RC (s.e.) Code RC (s.e.) Code RC (s.e.) Code
Données démographiques
Jeunes 0,11 (0,02) *** 0,06 (0,02) *** 0,12 (0,04) ***
Aînés 0,44 (0,06) *** 0,26 (0,07) *** 0,35 (0,10) ***
Milieu urbain 1,05 (0,11) 1,02 (0,23) 0,35 (0,18)
Femmes 1,30 (0,14) ** 1,91 (0,44) ** 1,13 (0,24)
Mariage ou union de fait 0,72 (0,08) *** 0,96 (0,21) 0,97 (0,21)
Colombie-Britannique 0,95 (0,15)
Prairies 1,22 (0,16) a
Québec 2,05 (0,30) ***
Est du Canada 1,43 (0,24) **
Ressources socioéconomiques
Diplôme d'études secondaires 1,04 (0,16)   1,38 (0,40) 1,28 (0,34)
Études postsecondaires 1,46 (0,22) ** 1,71 (0,48) * 1,74 (0,43) **
Faible revenu 0,69 (0,09) *** 0,78 (0,20) 0,73 (0,17)
Employé 1,09 (0,14)   1,11 (0,26) 1,44 (0,33) *
Ressources de réseau
Participation à un organisme politique 1,64 (0,25) *** 1,83 (0,63) * 1,36 (0,47)
Participation à un organisme de bienfaisance 1,34 (0,14) ** 1,13 (0,25) 1,42 (0,33) a
Pratique religieuse 1,20 (0,06) *** 1,27 (0,13) 0,88 (0,09)  
Participation au système
Au fait de l'actualité 1,10 (0,03) *** 1,15 (0,07) ** 1,00 (0,05)  
Confiance envers le gouvernement fédéral 1,46 (0,18) *** 2,10 (0,49) *** 1,60 (0,35) **
Pseudo R2   0,17     0,25   0,12  
N   4 480     1 062   467  

***p<0,01; ** p<0; * p<0,10; a p<0,15

ŦDonnées fondées sur l'échantillon de la population générale de l'enquête ESC de 2000 (pondérées).

Données fondées sur le sous-échantillon d'Autochtones de l'enquête ESC de 2004.

Bien entendu, ce qui nous intéresse réellement, ce sont les résultats du modèle fondé sur l'échantillon d'Autochtones. Nous avons suggéré que les variables explicatives standard de la participation, qui reposent en grande partie sur des ressources socioéconomiques, de réseaux et psychologiques, peuvent expliquer en partie la faible participation des Autochtones. Les données présentées dans le tableau 3 soutiennent cette suggestion. Comme prévu, les jeunes Autochtones sont moins susceptibles de voter que les personnes âgées de 30 à 50 ans. De même, les aînés sont moins susceptibles de voter que les personnes d'âge moyen. De plus, il importe de noter que, comme nous l'avons mentionné précédemment, l'effet lié à la résidence en milieu urbain disparaît en grande partie lorsque les autres variables sont contrôlées. Cela suggère que l'effet du lieu de résidence (rural ou urbain) constaté dans le tableau 2 est grandement attribuable aux différences d'âge et de ressources plutôt qu'à un facteur spécifique de l'expérience urbaine ou rurale en tant que telle.

En termes de ressources, de façon similaire aux modèles fondés sur la population générale, le modèle fondé sur l'échantillon d'Autochtones nous a permis de constater que l'atteinte du niveau d'études postsecondaires avait un effet positif et considérable. Nous avons également remarqué un effet faible, mais significatif, lié à l'emploi, mais aucun effet comparable lié au revenu. Toutefois, il importe de noter que 46 % des Autochtones de l'échantillon avaient un faible revenu (c'est-à-dire un revenu inférieur à 20 000 $). Comme le questionnaire n'incluait pas de catégories de revenu inférieur à 20 000 $ pour certains membres du sous-échantillon d'Autochtones, nous n'avons pas été en mesure d'estimer les effets du revenu avec précisionnote 30, Cependant, si nous tenons seulement compte des répondants dont la déclaration de salaire détaillée a été vérifiée, la tendance est assurément conforme aux estimations faites pour la population générale, à savoir que les personnes à faible revenu sont moins susceptibles de voter.

Pour ce qui est de la participation à un réseau et des facteurs psychologiques, les résultats de notre étude appuient de façon limitée l'importance de ces variables lors du contrôle des ressources socioéconomiques. La participation à des organismes de bienfaisance a un effet positif qui a presque une signification statistique, mais ni la participation à un organisme politique ni la pratique religieuse ne sont significatives. De façon similaire, nous n'avons trouvé aucune preuve que le fait de se tenir au courant de l'actualité augmente les probabilités de vote. Par contre, les Autochtones qui font confiance au « gouvernement fédéral à Ottawa » sont plus susceptibles de voter que ceux qui ne lui font jamais ou presque jamais confiance. Il s'agit d'une constatation importante. En effet, si le fait de faire confiance au gouvernement fédéral peut avoir une signification particulière pour les collectivités autochtones avec lesquelles le gouvernement a entretenu des relations fondées sur l'oppression et qui demeurent litigieuses dans bien des cas, il est frappant de noter que, tout comme pour la population générale, la confiance a un effet positif et significatif chez les Autochtones.

En somme, il semble que les ressources, surtout les ressources socioéconomiques, permettent d'expliquer partiellement la faible participation des collectivités autochtones du Canada. Cela va de pair avec l'interprétation du comportement politique brièvement exposée dans notre introduction. Il est bien connu que les Autochtones forment une des collectivités les plus désavantagées du Canadanote 31. Les résultats suggèrent que leur désavantage collectif peut se traduire par une participation électorale inférieure. Pourtant, il importe de noter que le modèle des Autochtones fonctionne moins bien que celui de la population générale; en effet, il affiche un pseudo R2 inférieur et, en général, il compte moins de variables ayant une signification statistique. Cela indique que, même si les ressources doivent être considérées, d'autres facteurs peuvent jouer un rôle important dans l'explication du taux de participation des peuples autochtones.

Le regroupement de l'échantillon d'Autochtones avec celui de la population générale de l'enquête ESC nous permet de confirmer cette suggestion (non illustré)note 32, En utilisant un modèle simple contenant une seule variable nominale de l'appartenance à l'échantillon d'Autochtones, nous avons constaté, comme nous nous y attendions, un effet négatif et significatif (rapport de cotes de 0,345). Autrement dit, si nous ne contrôlons aucune autre variable, la probabilité de vote des Autochtones de notre échantillon correspond environ au tiers de celle des non-Autochtones. Si nous ajoutons les trois ensembles de variables de contrôle au tableau 3, la variable nominale des Autochtones demeure négative et significative, mais la probabilité de vote augmente et correspond à environ la moitié de celle des non-Autochtones. Cela confirme que notre modèle fondé sur les ressources permet d'expliquer – mais seulement partiellement – la tendance des Autochtones à s'abstenir de voter. Le grand écart existant encore entre les probabilités de vote des Autochtones et des non-Autochtones nécessite un examen.

Comme nous l'avons mentionné précédemment, la documentation sur la politique autochtone fournit un point de vue intéressant et nuancé sur la participation des Autochtones à la vie politique fédérale du Canada. Les thèses du nationalisme et du postnationalisme, comme nous les désignons, suggèrent que les peuples autochtones ont une relation unique, c'est-à-dire de nation à nation, avec l'État canadien. Les deux thèses indiquent également que l'état fédéral a toujours fait figure d'oppresseur pour ces collectivités et que, souvent, ces dernières considèrent d'autres moyens de participation comme étant plus légitimes. En nous fondant sur cette documentation, nous suggérons, en plus des différences liées aux ressources importantes, que trois ensembles de facteurs additionnels pourraient expliquer les faibles taux de participation des Autochtones.

Premièrement, les peuples autochtones du Canada ont connu diverses expériences avec l'État canadien qui peuvent être partiellement prises en compte en examinant les Autochtones dans différentes circonstances. Nous pourrions nous attendre à ce que les Autochtones davantage intégrés dans le cadre social dominant soient plus susceptibles de voter aux élections fédérales et que, au contraire, ceux qui habitent dans une réserve et qui parlent quotidiennement une langue ancestrale soient plus susceptibles d'adhérer aux thèses du nationalisme et du postcolonialisme. Cependant, notre examen précédent sur l'effet du lieu de résidence (dans une réserve) et de la langue parlée à la maison a fourni peu de preuves à l'appui de cet argument; en effet, nous avons constaté que le taux de participation des Autochtones vivant en réserve était semblable à celui des Autochtones habitant hors réserve. De plus, nous avons remarqué que la langue parlée à la maison avait un effet plus nuancé que prévu sur la participation : les Autochtones de langue pied-noir sont moins susceptibles de voter que les Autochtones de langue crie; ceux qui parlent l'anglais se situent entre ces deux pôles.

Deuxièmement, la documentation sur la politique autochtone indique que la non-participation des Autochtones aux élections canadiennes ne signifie pas que ces derniers sont indifférents à la politique, mais plutôt qu'ils considèrent leurs organismes communautaires comme les lieux appropriés pour la mobilisation politique. La documentation sur le nationalisme indique que ces organismes sont les gouvernements de bandes, alors que la documentation sur le postcolonialisme mentionne d'autres types de participation, comme les mouvements sociaux et l'action directe. Nous ne sommes pas en mesure de distinguer les types de participation à des organismes dans notre échantillon, mais les thèses du nationalisme et du postcolonialisme suggèrent qu'il est normal de s'attendre à ce que les peuples autochtones participent aux organismes de leur collectivité plutôt qu'à ceux du gouvernement fédéral.

Troisièmement, la faible participation des Autochtones peut s'expliquer par leur attitude d'abstention envers la vie politique canadienne. Si les Autochtones ne s'identifient pas à l'État canadien, nous pouvons nous attendre à ce qu'ils soient moins portés à participer aux élections. De même, le fait d'avoir une opinion négative sur les relations entre l'État canadien et les collectivités autochtones peut avoir un impact; en effet, une personne peut être moins disposée à participer à un processus (des élections fédérales) si elle entretient une relation litigieuse avec l'institution plus large qui en est responsable (le gouvernement fédéral). Une telle attitude d'abstention peut se traduire par le remplacement d'une identité nationale canadienne par une identité autochtone, comme la thèse du nationalisme le laisse entendre. Elle peut également se traduire par une non-participation aux structures de gouvernance canadiennes et autochtones et l'adoption d'une forme de participation plus directe, comme la thèse du postscolonialisme le propose. En tout état de cause, un examen approfondi de l'opinion des Autochtones à l'égard de l'État canadien et de leurs relations est nécessaire si on veut comprendre leur participation électorale.

Nous avons examiné chacune de ces hypothèses à l'aide de l'échantillon d'Autochtones de l'enquête ESC, puis versé les résultats connexes dans le tableau 4. La colonne 1 est fondée sur l'hypothèse de l'expérience particulière afin de déterminer si la résidence en réserve et la langue permettent de faire une distinction entre les électeurs et les non-électeurs. Pour différencier cette dernière des distinctions provinciales mentionnées précédemment, nous avons aussi employé des variables de contrôle dans le modèle de l'Alberta et du Manitoba et utilisé le modèle de la Saskatchewan comme référence.

Tableau 4 : Trois hypothèses sur la participation des Autochtones
Expérience différente Autre type de participation Attitude à l'égard de l'État
RC (s.e.) Code RC (s.e.) Code RC (s.e.) Code
Données démographiques
Jeunes 0,10 (0,04) *** 0,11 (0,04) *** 0,08 (0,03) ***
Aînés 0,31 (0,10) *** 0,29 (0,09) *** 0,22 (0,08) ***
Milieu urbain 0,72 (0,26) 0,65 (0,23) 0,64 (0,25)
Femmes 1,18 (0,27)   1,21 (0,28)   1,08 (0,27)
Mariage ou union de fait 0,96 (0,22)   0,98 (0,23) 0,95 (0,24)
Alberta 0,84 (0,28) 1,27 (0,35) 0,81 (0,30)
Manitoba 1,38 (0,38) 2,15 (0,58) 1,53 (0,47)
Ressources socioéconomiques
Diplôme d'études secondaires 1,35 (0,37) 0,66 (0,16) 1,52 (0,45)
Études postsecondaires 2,27 (0,60) *** 1,22 (0,30) *** 2,29 (0,69) ***
Faible revenu 0,71 (0,17) a 1,12 (0,41) * 0,60 (0,16) **
Employé 1,35 (0,32) 1,22 (0,31) 1,27 (0,33)
Ressources de réseau
Participation à un organisme politique 1,06 (0,38)   0,85 (0,10)   1,22 (0,50)
Participation à un organisme de bienfaisance 1,45 (0,35) a 1,05 (0,06) 0,94 (0,26)  
Pratique religieuse 0,89 (0,10)   1,63 (0,38) 0,93 (0,12)  
Participation au système
Au fait de l'actualité 1,07 (0,06)   0,83 (0,28)   1,03 (0,07)  
Confiance envers le gouvernement fédéral 1,56 (0,36) ** 1,39 (0,39) ** 1,40 (0,37)  
Hypothèses sur les Autochtones
Résidence (en réserve) 0,87 (0,26)   0,79 (0,25)   0,80 (0,26)  
Langue parlée à la maison – pied-noir 0,44 (0,21) * 0,40 (0,20) * 0,36 (0,20) *
Langue parlée à la maison – cri 2,82 (0,87) *** 3,08 (0,96) *** 2,98 (1,02) ***
Participation à un organisme autochtone       1,71 (0,43) ** 1,83 (0,49) **
Se considère plus comme un Autochtone que comme un Canadien             0,99 (0,25)  
Niveau d'insatisfaction             0,95 (0,08)  
Pseudo R2   0,167     0,173   0,193  
N   464     453   410  

*** p<0,01; ** p<0; * p<0,10; a p<0,15

Source : Échantillon d'Autochtones de l'enquête ESC de 2004.

Conformément à ce que nous avons mentionné précédemment, nous n'avons constaté aucune différence entre les taux de participation des Autochtones en réserve et ceux des Autochtones hors réserve. Fait intéressant, nous avons toutefois encore remarqué des différences considérables entre les communautés linguistiques. Contrairement à ce que nous nous attendions, à savoir que les anglophones seraient davantage intégrés dans le système politique canadien, nous continuons de remarquer des différences considérables entre les Autochtones de langue pied-noir, anglaise et crie. Ceux qui parlent le pied-noir sont beaucoup moins susceptibles de voter que ceux qui parlent l'anglais à la maison, tandis que ceux qui parlent le cri sont beaucoup plus susceptibles de voter que ceux qui parlent l'anglais. Cette conclusion est demeurée la même malgré l'utilisation de variables liées à la province de résidence (les Pieds-Noirs de notre échantillon habitaient principalement en Alberta) et de variables liées aux différences démographiques et socioéconomiques qui peuvent exister entre ces groupes linguistiques.

Comment pouvons-nous expliquer cette situation? Nous pensons que ces différences reflètent les expériences que les divers groupes ont eues avec le gouvernement fédéral, mais un examen approfondi de la situation et des circonstances propres à ces trois groupes linguistiques est évidemment nécessaire. Toutefois, l'existence de ces différences et leur résistance à l'utilisation d'un ensemble de variables de contrôle rigoureuses indiquent qu'il s'agit de différences réelles. Nous conseillons aux décisionnaires qui veulent favoriser la participation des collectivités autochtones de concentrer leurs efforts sur les collectivités individuelles et d'examiner comment les circonstances et l'histoire propres à chacune peuvent avoir un impact sur la participation aux élections fédéralesnote 33.

Cependant, la faible participation des Autochtones ne serait pas aussi déconcertante s'il y avait des preuves que leur voix était entendue d'autres façons, ce qui leur permettrait d'exprimer leurs inquiétudes aux politiciens fédéraux de haut niveau (thèse du nationalisme) ou dans la rue (thèse du postcolonialisme). La colonne 2 du tableau 4 porte sur l'hypothèse que les peuples autochtones tournent le dos à la politique fédérale et participent à des organismes en lien avec leur identité. Il convient de noter que cette hypothèse est en opposition directe avec ce qui est présenté dans les études classiques sur le comportement électoral, à savoir que la participation engendre la participation.

Dans le tableau 4, nous n'avons constaté aucune preuve que la participation à des organismes autochtones entraînait une non-participation à la politique fédérale canadienne. En réalité, conformément à un modèle de la participation politique fondé sur des ressources, nous avons remarqué que ceux qui déclaraient participer à un organisme autochtone étaient 1,7 fois plus susceptibles de voter que ceux qui ne participaient pas à de tels organismes. Autrement dit, nous n'avons trouvé aucune preuve que la participation à des organismes autochtones concurrençait la participation aux institutions politiques conventionnelles. Au contraire, la participation à de tels organismes semble favoriser la participation aux élections fédérales. Il s'agit d'une conclusion particulièrement importante parce qu'environ 35 % des répondants autochtones de l'enquête ESC ont déclaré participer à un organisme autochtone. Même si certains chercheurs craignent que ces organismes soient en concurrence avec les institutions fédérales, ce résultat suggère que les organismes autochtones représentent un important moyen d'inciter les collectivités des Premières nations à participer aux élections fédérales.

Les recherches futures devraient tenter de clarifier plus directement la nature de la participation des Autochtones à leurs organismes. S'agit-il d'organismes « classiques » qui correspondent généralement aux organismes non autochtones types ou d'une politique plus « radicale » qui pourrait promouvoir le rejet de toute forme de participation politique conventionnelle? Nous sommes d'avis que, pour mieux examiner la thèse du postcolonialisme, il faudrait cibler les participants d'organismes radicaux, ce que nos données ne nous permettent pas de faire. Par ailleurs, il est important de noter que la découverte selon laquelle la participation à des organismes autochtones favorise généralement la participation électorale va directement à l'encontre de la thèse du nationalisme.

La colonne 3 contient deux variables supplémentaires propres aux Autochtones afin d'examiner l'hypothèse sur l'attitude d'abstention. Après leur avoir expliqué que certaines personnes se considéraient davantage comme des Autochtones que des Canadiens, et vice versa, nous avons demandé aux répondants de nous dire comment ils se considéraient. Nous avons utilisé une variable nominale pour ceux qui ont déclaré se considérer d'abord et avant tout comme des Autochtones. L'autre variable est le total de l'échelle additive des réponses que les répondants ont fournies sur leur niveau de satisfaction (échelle d'évaluation en quatre points) à l'égard des efforts déployés par le gouvernement fédéral pour régler les deux enjeux de longue date suivants : les tentatives de négociation d'ententes sur l'autonomie gouvernementale et les revendications territoriales. Plus le total de l'échelle additive était élevé, plus l'insatisfaction des répondants était grande. Ensemble, ces deux variables nous ont permis de faire une vérification empirique des allégations présentées dans la documentation sur le nationalisme et le postcolonialisme, à savoir que les Autochtones se considèrent comme une nation distincte entretenant une relation litigieuse avec le gouvernement fédéral. Ceux qui se considèrent davantage comme des Autochtones et qui sont insatisfaits des efforts déployés par le gouvernement fédéral pour répondre à leurs revendications peuvent être particulièrement susceptibles de se détourner de la politique fédérale.

Même si cette hypothèse est répandue, nous n'avons pas constaté que l'une ou l'autre de ces deux variables avaient un impact sur la participation des Autochtones des Prairiesnote 34. Il convient également de noter que l'utilisation de ces variables affaiblit l'effet de la confiance envers le gouvernement fédéral, diminuant ainsi la signification statistique du modèle en question. Cela est principalement attribuable à la corrélation (0,39) qui existe entre la confiance envers le gouvernement fédéral et l'échelle d'insatisfaction. Ce résultat cadre avec notre suggestion selon laquelle même si la confiance envers le gouvernement influe sur la propension à voter de la population générale et des peuples autochtones, chez ces derniers, elle peut très bien être liée à la relation coloniale au sein de laquelle les traités et les revendications territoriales jouent un rôle important.

Tout cela ne signifie pas que les attitudes adoptées à l'égard du gouvernement fédéral ne jouent aucun rôle dans la participation aux élections fédérales. Nos mesures ne nous permettent peut-être simplement pas d'établir ce lien. De plus, il est possible qu'il existe une corrélation entre l'adoption de certaines attitudes et les variables liées à la démographie et aux ressources qui sont utilisées dans le modèle en question.

Selon la thèse du postcolonialisme, nous devons peut-être nous attendre à ce que les attitudes adoptées à l'égard des institutions fédérales jouent un rôle plus important chez certains groupes d'Autochtones, surtout chez les jeunes (comme nous l'avons mentionné précédemment). À titre d'exemple, Alfred et ses collègues ont fait valoir que la tendance d'abstention chez les jeunes Autochtones était le reflet de l'adoption d'autres formes de participation politique plus directesnote 35. Ils agissent ainsi parce qu'ils critiquent vivement la politique conventionnelle des organismes fédéraux canadiens et des organismes autochtones classiques. Par conséquent, nous pouvons nous attendre à ce que l'identité autochtone et l'insatisfaction jouent un rôle plus important pour les jeunes qui ont grandi dans un contexte postcolonialiste.

Nous avons constaté que les attitudes à l'égard de l'État étaient importantes chez les jeunes, mais pas de la manière suggérée par la thèse du postcolonialisme. Le tableau 5 présente les estimations pour le modèle fondé seulement sur des Autochtones âgés de 30 ans et moins. (Nous avons également exclu les variables communautaires en raison de la petite taille de l'échantillon.) Étonnamment, nous avons découvert qu'en réalité l'insatisfaction quant aux tentatives du gouvernement fédéral pour répondre aux revendications territoriales de longue date et conclure des traités incitait les jeunes à voter (p<0,10). Les jeunes qui sont insatisfaits sont plus susceptibles de déclarer avoir voté à la dernière élection fédérale. De plus, la confiance envers le gouvernement fédéral à Ottawa joue également un rôle significatif et semble avoir un effet particulièrement important chez les jeunes. En effet, la probabilité de vote des jeunes Autochtones qui ont déclaré pouvoir en partie compter sur le gouvernement fédéral pour faire ce qui est juste est plus de 3,5 fois plus élevée que celle des jeunes Autochtones qui ont déclaré n'avoir jamais ou presque jamais confiance dans le gouvernement fédéral.

Tableau 5: Modèle sur la participation des jeunes
RC (s.e.) Code
Données démographiques
Milieu urbain 1,09 (0,72)
Femmes 0,94 (0,52)
Mariage ou union de fait 0,19 (0,12) **
Alberta 0,21 (0,16) **
Manitoba 0,37 (0,24) a
Ressources socioéconomiques
Diplôme d’études secondaires 5.09 (3,29) **
Études postsecondaires 13,02 (9.94) **
Faible revenu 0,50 (0,28)  
Employé 1,97 (1,13)  
Ressources de réseau
Participation à un organisme politique 3,53 (2,83) a
Participation à un organisme de bienfaisance 2,29 (1,51)  
Pratique religieuse 0,82 (0,23)  
Participation au système
Au fait de l’actualité 0,91 (0,14)  
Confiance envers le gouvernement fédéral 3,61 (2,33) **
Hypothèses sur les Autochtones
Participation à un organisme autochtone 0,46 (0,28)  
Se considère plus comme un Autochtone que comme un Canadien 2,20 (1,30)  
Niveau d’insatisfaction 1,39 (0,27) *
Pseudo R2   0,277  
N   123  

*** p<0,01; ** p<0; * p<0,10; a p<0,15

Source: Échantillon d’Autochtones de l’enquête ESC de 2004. Le modèle porte uniquement sur les répondants qui ont déclaré être âgés de 30 ans ou moins.

Ces résultats suggèrent que, chez les jeunes Autochtones, l'insatisfaction sur les négociations et la confiance envers le gouvernement fédéral favorisent la participation électorale. Cette découverte a des répercussions sur la thèse du postcolonialisme, qui semble indiquer que la méfiance à l'égard du gouvernement fédéral et l'insatisfaction quant à ses négociations avec les collectivités des Premières nations devraient pousser les Autochtones à s'impliquer dans des formes alternatives de participation. Nous avons constaté au contraire qu'en fait, de telles attitudes favorisaient la participation à la forme très conventionnelle du vote aux élections fédérales