Menu secondaire

Participation électorale des Autochtones au Canada

1. Examen des données

Notre examen des données soulève deux questions et permet d'y répondre. Dans un premier temps, quels facteurs expliquent les écarts sur le plan de la participation électorale? Autrement dit, qu'est-ce qui entraîne systématiquement une augmentation, ou une réduction, du taux de participation? Dans un deuxième temps, que savons-nous des facteurs qui motivent les Autochtones à voter? Pour présenter cet examen, nous devons d'abord établir un modèle simple et stylisé de la participation électorale, ce qui exige que nous fassions un résumé analytique de la décision complexe de voter ou non. Le modèle nous permet aussi d'identifier les éléments changeants liés à la décision de voter et d'étudier l'effet de ces éléments de façon individuelle. L'examen met en évidence les facteurs liés à la décision de voter que nous estimons importants. Par la suite, nous essayons de déterminer ce que les études menées sur la participation des Autochtones nous permettent de conclure au sujet des facteurs motivant les Autochtones à voter.

1.1 Le modèle

Riker et Ordeshook (1968) ont présenté un modèle simple de la décision de voter. Selon leur résumé analytique, il n'y a que quatre facteurs qui influent sur cette décision. Le premier, C, représente les coûts liés à l'exercice du droit de vote. Si les autres facteurs sont considérés comme ayant le même poids, les électeurs sont moins susceptibles de voter plus les coûts liés à l'exercice du droit de vote sont élevés. Le deuxième facteur, A, représente les avantages marginaux que tirera un individu si le parti qu'il préfère remporte l'élection. Le troisième facteur, P, est la probabilité de déposer un bulletin de vote déterminant, et le dernier, D, est le sens du devoir civique.

Le modèle de décision se résume par la simple formule suivante :

PA+D>C,

Cette formule signifie que si l'utilité de l'exercice du droit de vote plus les avantages attendus de l'élection (c.-à-d. les avantages multipliés par la probabilité de déposer un bulletin de vote déterminant) sont supérieurs aux coûts liés à l'exercice du droit de vote, une personne participera au scrutin. Inversement, si les avantages attendus sont inférieurs aux coûts liés à l'exercice du droit de vote, une personne ne votera pas.

Avant de continuer, nous voulons signaler deux points. Premièrement, la probabilité qu'un individu dépose un bulletin de vote déterminant est faible. Par conséquent, les avantages marginaux qu'un individu retirera si son parti préféré remporte l'élection sont réduits de façon importante (c.‑à‑d. que la valeur des variables « PA » est sans doute près de 0). Il devient donc rapidement évident que c'est le sens du devoir civique qui est l'élément le plus important du côté gauche de l'équation. Deuxièmement, il s'agit d'une simplification très grossière de la décision de voter ou non. Toutefois, la formule nous aide à organiser nos idées en ce qui concerne les éléments motivant les personnes à voter ou non. Nous nous penchons maintenant sur ces éléments.

Avantages

Les élections offrent trois types d'avantages : avantages pour l'électeur individuel, avantages pour des citoyens et des groupes de citoyens et avantages pour la société dans son ensemble.

En ce qui concerne les avantages pour l'électeur, imaginez qu'un électeur travaillant au sein de la fonction publique doive voter dans le cadre d'une élection où un parti (Parti A) promet de conserver les emplois de la fonction publique, alors qu'un autre parti (Parti B) promet d'abolir le type d'emploi qu'occupe l'électeur en question. Dans cet exemple, les avantages pour l'électeur si le Parti A l'emporte sur le Parti B sont liés à son bien-être matériel. Cet exemple peut aussi s'appliquer à tous les cas où les propositions formulées dans les programmes électoraux sont différentes d'un parti à l'autre, notamment en ce qui concerne les politiques fiscales, les niveaux de dépenses du gouvernement et la répartition des dépenses gouvernementales. Dans plusieurs cas, un parti donné convient mieux à un électeur que les autres en ce qui concerne son bien-être matériel. Plus un électeur retirera d'avantages si son parti préféré remporte l'élection, plus il sera susceptible de voter.

Les données actuelles soutiennent cette hypothèse, en montrant que les électeurs sont plus susceptibles de voter dans le cadre d'élections d'envergure (p. ex. élections nationales) que dans le cadre d'élections autres que nationales (p. ex. élections municipales). Par ailleurs, les électeurs ayant de grands intérêts dans les politiques gouvernementales sont plus susceptibles de voter. Par exemple, les électeurs qui paient davantage de taxes et sont bien intégrés dans l'économie sont plus portés à voter (Wolfinger et Rosenstone, 1980). Ces constatations permettent d'expliquer en partie la raison pour laquelle les jeunes sont moins portés à voter que les citoyens plus âgés (Blais et Loewen, 2009; Goerres, 2007; Wattenberg, 2007; Rubenson et al., 2004; Blais et al., 2004; Wass, 2007; Blais et al., 2007).

Le concept des avantages pour les autres est très semblable au concept des avantages pour les électeurs individuels. La différence, c'est que certains électeurs votent parce qu'ils ont des « préférences sociales »; ils veulent que les résultats de l'élection profitent aussi aux autres (Loewen, 2010; Dawes, Loewen et Fowler, à paraître; Fowler et Kam, 2007; Uhlaner, 1989a, 1989b). Par exemple, certaines personnes pourraient choisir de voter pour un parti préconisant la réduction des frais de scolarité si leurs petits-enfants fréquentent l'université. De façon plus générale, des personnes pourraient privilégier un parti plutôt qu'un autre si elles estiment que ce parti convient le mieux au citoyen ordinaire. Dans le même ordre d'idées, certaines personnes pourraient être motivées à voter afin de procurer un avantage au parti qu'elles préfèrent (il y a peu d'exemples de ce scénario au Canada) (Loewen et Blais, 2006, 2011). Ce que ces constatations signifient pour la participation électorale des Autochtones et des néo-Canadiens est évident : les électeurs ayant des préférences sociales sont portés à voter seulement s'ils ont l'impression de faire partie de la communauté politique et s'ils estiment que le fait de voter procurera un avantage aux personnes qui leur tiennent à cœur (voir White et al., 2006, pour un examen des tendances des immigrants sur le plan de la participation électorale).

Que les électeurs cherchent à retirer des avantages pour eux-mêmes ou pour d'autres citoyens, l'effet est le même : la participation électorale augmente plus les programmes électoraux sont différents et plus les électeurs estiment que les politiques proposées par un parti permettront d'améliorer leur sort ou celui d'autres concitoyens.

Enfin, il y a les avantages pour la société dans son ensemble. Il ne s'agit pas exclusivement, ni même principalement, d'avantages particuliers, mais plutôt d'avantages généraux dont bénéficient les citoyens vivant dans une démocratie. Les individus qui croient que la démocratie procure des avantages à tous les citoyens sont plus enclins à voter (voir Blais, 2000, pour en savoir davantage).

En dernier lieu, nous signalons que, selon les recherches actuelles, l'horizon temporel des avantages est important. Les avantages prévus à long terme sont moins susceptibles de motiver les électeurs que les avantages prévus à court terme. Par ailleurs, les recherches révèlent que les individus agissant de façon impulsive sont moins portés à participer aux scrutins, car ils voient moins l'avantage de voter (Fowler et Kam, 2006)2.

Probabilité qu'un bulletin de vote soit déterminant

Quelle est la probabilité qu'un individu dépose un bulletin de vote déterminant? Et quel poids cette probabilité a-t-elle dans la participation électorale éventuelle d'un individu? Les données empiriques et théoriques laissent entendre que la probabilité de déposer un bulletin de vote déterminant est presque égale à 1/N, où N représente le nombre d'électeurs dans une circonscription (Gelman, Katz et Bafumi, 2004). Autrement dit, la probabilité que le vote d'une seule personne influence le résultat d'une élection est très mince.

Les gens continuent tout de même de voter, ce qui laisse supposer que ce n'est pas la probabilité de déposer un bulletin de vote déterminant qui est importante, mais plutôt la probabilité d'influer sur la marge. La documentation appuie ce point de vue. Lorsque les élections donnent lieu à de chaudes luttes, le taux de participation augmente légèrement (Blais, 2006). Les individus semblent réagir positivement à la possibilité de déposer un bulletin de vote déterminant, même si cette possibilité est très peu probable.

Selon de nouvelles données, les électeurs qui votent lors d'une élection serrée, surtout tôt dans le cadre de leur expérience politique, sont plus prédisposés à voter lors d'élections ultérieures. Tant Franklin (2004) que Johnston, Matthews et Bittner (2007) fournissent des preuves selon lesquelles les électeurs sont plus susceptibles de voter à l'avenir si la première élection à laquelle ils participent est serrée. En outre, Loewen et Rubenson (2011) fournissent des preuves expérimentales laissant entendre que la concurrence démocratique fait augmenter la participation électorale. Cette tendance semble s'expliquer par le fait que, dans le cadre d'élections très serrées, les électeurs pensent qu'ils peuvent faire une différence et sont ainsi plus portés à voter. Si on considère que le fait de voter crée des habitudes (Plutzer, 2002), on peut conclure que les électeurs participeront régulièrement aux scrutins s'ils ont commencé tôt à voter. Bien que Blais et Rubenson (à paraître) ne contestent pas le lien entre le caractère compétitif d'une élection et la participation électorale, ils trouvent qu'il y a peu d'éléments à l'appui pour prouver que le déclin du taux de participation électorale est attribuable au changement de la nature des élections.

Selon les sondages, la croyance selon laquelle un vote individuel ne fait pas de différence influe de façon négative sur la participation électorale. Bien que cette croyance puisse être liée, en grande partie, à la croyance générale des gens selon laquelle les politiques proposées par les partis ne sont pas bien différentes les unes des autres et, par conséquent, que la différence dans les avantages qu'ils peuvent s'attendre d'obtenir selon le parti gagnant est peu marquée, les électeurs sont moins susceptibles de voter s'ils pensent que leur vote ne sera pas déterminant (Blais, 2000).

En dernier lieu, les recherches dans le domaine de la psychologie révèlent a) que la capacité des individus à calculer les probabilités est médiocre et b) que les individus surestiment souvent leur capacité de jouer un rôle déterminant dans le cadre d'un événement (Langer, 1975).

Bien que le facteur de probabilité, à strictement parler, importe rarement, les électeurs réagissent favorablement lorsqu'il y a une probabilité accrue de déposer un bulletin de vote déterminant, comme l'indique le modèle de participation électorale. Ce qu'il faut en tirer, en général, c'est que lorsque les courses électorales sont serrées, la participation électorale est souvent plus élevée que dans les cas où les courses sont moins serrées et donnent lieu à des résultats disproportionnés ou largement favorables à l'égard d'un certain parti.

Sens du devoir civique

Comme l'indique Blais (2000), le concept du devoir de voter englobe plusieurs différentes idées connexes. Par exemple, le facteur D peut représenter les avantages psychologiques qu'un individu peut tirer de sa participation électorale. Il peut aussi s'agir d'un sentiment profond que la participation électorale est une obligation morale que nous nous devons d'assumer, ou encore d'un sens d'obligation envers les autres, inculqué tôt dans la vie par les parents et à l'école (Campbell, 2006). Un tel sens d'obligation se fonde sur la croyance selon laquelle les gens comptent sur le vote des autres. En effet, lorsqu'on rappelle cette obligation aux électeurs, la probabilité qu'ils participent à une élection augmente considérablement (Rosenstone et Hansen, 2003; Putnam, 2000; Green, Gerber et Nickerson, 2003).

Le sens du devoir peut aussi être perçu comme un trait de personnalité englobant non seulement le sens d'obligation de voter, mais aussi le sens général d'obligation sociale, comme l'obligation d'être membre d'un jury, de faire des dons à des organismes de bienfaisance et de payer des impôts afin d'aider les autres (Loewen et Dawes, à paraître; Fowler, Baker et Dawes, 2008).

En dernier lieu, les électeurs peuvent se sentir obligés d'honorer la démocratie et les sacrifices faits par leurs ancêtres afin de maintenir la démocratie. Comme l'indique Blais (2000 : 93), un tel sens du devoir n'a rien à voir avec la question de savoir si le vote d'un individu permettra en fait de maintenir la démocratie.

Dans un premier temps, les constatations révèlent que le sens du devoir est non instrumental et n'est pas fonction des avantages liés à l'exercice du droit de vote. Il constitue plutôt une croyance bien ancrée que l'exercice du droit de vote est important. Dans un deuxième temps, ces conceptions se fondent sur l'hypothèse selon laquelle les électeurs perçoivent l'exercice du droit de vote comme un bon geste à poser au sein de leur communauté. Le sens du devoir peut prendre une dimension morale : les personnes votent parce qu'il s'agit de la chose à faire. Dans le même ordre d'idées, un électeur peut choisir de voter afin de ne pas être critiqué par ses compatriotes (Gerber, Green et Larimer, 2008).

Coûts

Le dernier élément du modèle concernant la participation constitue les coûts liés à l'exercice du droit de vote. Plus les coûts sont élevés, moins les électeurs sont portés à voter. Il y a deux grands types de coûts : ceux liés à la décision de participer ou non à l'élection et, le cas échéant, au choix du parti ou du candidat à appuyer et ceux liés à l'exercice même du droit de vote.

Nous commençons par les coûts liés à la prise d'une décision. Il est important de reconnaître que de nombreux citoyens ne comprennent pas bien le monde politique. Les différences entre les partis ne sont pas toujours évidentes, et le fédéralisme ne fait qu'accroître la confusion. Pour les citoyens qui ne sont pas bien informés, ou qui ne suivent pas la politique de près, le coût psychologique lié au choix d'un parti peut être très marqué. Par conséquent, les personnes qui s'intéressent peu à la politique ou qui ne la suivent pas de près sont moins portées à voter (Gidengil et al., 2003, 2004a; Pammett et LeDuc, 2003; Blais et Loewen, 2009). En général, les citoyens qui ne disposent pas des ressources nécessaires pour les aider à prendre une décision (p. ex. temps, scolarité, réseaux sociaux), sont moins susceptibles de voter (Verba, Schlozman et Brady, 1995).

Le deuxième type de coût est plus simple à qualifier. En gros, plus il faut déployer d'efforts pour aller au bureau de scrutin, moins les personnes sont portées à voter. Si les électeurs doivent s'inscrire de leur propre chef, le taux de participation sera moins élevé (Highton, 1997). Si les renseignements au sujet de l'emplacement des bureaux de scrutin ne sont pas faciles à obtenir, les personnes seront moins susceptibles de voter. Plus un bureau de scrutin est loin du lieu de résidence d'une personne, moins celle-ci sera disposée à voter (Brady et McNulty, 2007). Par ailleurs, lorsque d'autres inconvénients s'ajoutent à la situation, même s'ils sont mineurs (p. ex. journée pluvieuse), les personnes seront moins susceptibles de voter (Gomez, Hansford et Krause, 2007). À l'inverse, lorsque les coûts liés à l'exercice du droit de vote sont plus faibles, les personnes seront plus portées à voter. Par exemple, on s'attend à ce que la possibilité de voter en ligne ou d'envoyer un bulletin de vote par la poste entraîne une augmentation du taux de participation (Southwell et Burchett, 2000; Dialogue transatlantique Canada-Europe 2010). Dans le même ordre d'idées, le fait d'offrir des possibilités de vote par anticipation peut avoir une incidence positive, même si elle est modeste, sur le taux de participation (Blais, Dobrzynska et Loewen, 2007).

En dernier lieu, nous signalons que même si les coûts peuvent entraîner une réduction du taux de participation, ils peuvent aussi le faire augmenter s'ils sont imposés aux électeurs qui ne votent pas (p. ex. imposition d'amendes aux électeurs qui ne votent pas si le vote est rendu obligatoire). Même si le fait de rendre le vote obligatoire n'améliorera sans doute pas la qualité de l'engagement et des connaissances des citoyens (Loewen, Milner et Hicks, 2008; Milner, Loewen et Hicks, 2007), il permettra d'accroître le taux de participation (Blais, 2000; Blais, Dobrzynska et Massicotte, 2003).

L'ensemble de ces facteurs – avantages, probabilité de déposer un bulletin de vote déterminant, devoir et coûts – permet assez bien d'expliquer la décision de voter. En effet, ils sont à la base des recherches menées depuis plusieurs décennies sur la participation électorale. Nous passons maintenant aux facteurs influant sur la participation électorale des Autochtones.

1.2  Constatations concernant la participation électorale des Autochtones

Au cours des 20 dernières années, on a commencé à s'intéresser à la question de la participation électorale des Autochtones. Il s'agit d'une question qui nous préoccupe de plus en plus et au sujet de laquelle on trouve une documentation restreinte mais croissante. Une observation commune récurrente dans les études, c'est que le taux de participation électorale des Autochtones aux élections fédérales est plus bas que celui de leurs compatriotes non autochtones. Cette conclusion a été tirée dans le cadre d'études mettant en tableau les résultats officiels des scrutins dans les bureaux de vote situés entièrement ou principalement dans les réserves (Bedford et Pobihushchy, 1996; Bedford, 2003; Guérin, 2003; Dalton, 2007) et dans le cadre d'études qui se fondent sur le taux de participation électorale rapporté dans les sondages sur l'opinion publique (Dalton, 2007; Harell, Panagos et Matthews, 2009; Howe et Bedford, 2009). Les tendances varient toutefois d'une région à l'autre. Dans certaines provinces et régions, le taux de participation des Autochtones est nettement moins élevé que le taux affiché par les non-Autochtones, alors qu'ailleurs, l'écart n'est pas aussi important (Bedford et Pobihushchy, 1996; Bedford, 2003; Guérin, 2003; Harell, Panagos et Matthews, 2009). En ce qui concerne les tendances observées au fil du temps, le taux de participation des Autochtones aux élections fédérales semble diminuer depuis que les membres des Premières nations se sont vu accorder le droit de vote en 1960. Encore une fois, certaines régions ne suivent pas cette tendance (Bedford et Pobihushchy, 1996; Bedford, 2003).

Différentes hypothèses ont été avancées pour expliquer la raison pour laquelle les Autochtones participent en moins grand nombre que les non-Autochtones aux élections fédérales au Canada. Les premières hypothèses proposées ne s'appliquent décidément pas uniquement aux Autochtones. Elles s'appuient sur des facteurs qui influent sur la participation électorale de la population en général. Par exemple, Bedford et Pobihushchy (1996) ont suggéré que les conditions sociodémographiques des Autochtones étaient peut-être le facteur clé. Or, dans le cadre de la Commission royale sur la réforme électorale et le financement des partis tenue en 1991, on avait déjà constaté que les conditions socioéconomiques moins favorables, les plus faibles niveaux de scolarité et la dispersion géographique des Autochtones étaient à l'origine de leur plus faible taux de participation. Selon Guérin (2003), le fait que l'âge moyen des Autochtones soit moins élevé que celui des non-Autochtones pourrait aussi être un facteur important, car les jeunes ont tendance à voter en moins grand nombre. Une autre hypothèse « conventionnelle » repose sur les dispositions psychosociales des Autochtones habituellement liées au taux de participation, notamment le sens du devoir civique, l'aptitude politique, et l'apathie politique (Bedford et Pobihushchy, 1996).

La première hypothèse tout à fait propre à la question de la participation électorale des Autochtones a été avancée il y a 15 ans par Bedford et Pobihushchy (1996); elle se rapporte à la question du sentiment de nationalisme (voir aussi Schouls, 1996). Selon ces auteurs, la conscience autochtone est en train d'évoluer. Les Autochtones se sont engagés dans un processus de décolonisation pour se retirer d'une société depuis longtemps opprimante; ils se perçoivent de moins en moins comme des Canadiens, et de plus en plus comme des membres d'une nation distincte. Par conséquent, de nombreux Autochtones refusent de participer à un processus électoral qui ne les concerne pas et qui leur paraît non pertinent. Plus le nombre de gens s'identifiant comme Autochtones augmente, plus les organisations autochtones deviennent un point central d'autorité et de légitimité. Dans le même ordre d'idées, la participation aux élections fédérales peut être considérée comme allant à l'encontre du désir des Autochtones d'atteindre l'autonomie et de s'autogouverner (Cairns, 2003; Guérin, 2003).

Une autre hypothèse possible se rapporte à l'ostracisme. On entend par ce terme le sentiment d'exclusion sociale et politique. Les Autochtones se sentent exclus du processus démocratique et de représentation au Canada (Cairns, 2003; Ladner, 2003; Dalton, 2007). Les institutions actuelles sont perçues comme défendant les intérêts des non-Autochtones et comme étant des instruments de l'oppression des Autochtones. Un obstacle important à la participation des Autochtones serait donc le manque de confiance envers le système politique canadien.

La dernière hypothèse est liée aux échecs connus dans les efforts politiques et au manque d'occasions de mobiliser les Autochtones sur le plan électoral (Ladner, 2003; Silver, Keeper et MacKenzie, 2005). L'argument soutient que les partis politiques dominants ne s'efforcent tout simplement pas de favoriser la participation des Autochtones. Dans cette optique, le taux de participation des Autochtones pourrait être plus élevé si les partis politiques accordaient une importance accrue aux questions autochtones dans leurs programmes électoraux, nommaient un plus grand nombre de candidats autochtones, faisaient campagne sur davantage de questions autochtones et prenaient plus de mesures pour favoriser la participation électorale des Autochtones.

Il n'y a cependant que très peu d'études se penchant sur la validité empirique de ces hypothèses (Ladner et McCrossan, 2007). Les recherches se fondant sur les résultats officiels des scrutins dans les réserves des Premières nations peuvent fournir des renseignements sur le niveau global de participation, mais elles ne peuvent pas faire la lumière sur les facteurs qui motivent les Autochtones à voter ou non. Seules les données de sondages menés auprès de gens (ou de concepts expérimentaux) pourraient nous aider à comprendre cette question.

En fait, seulement deux études de ce genre ont été menées au Canada, les deux parrainées par Élections Canada. L'une d'elles s'est fondée sur l'enquête sur l'égalité, la sécurité et la communauté menée en 2004, laquelle comprenait un suréchantillon de 600 Autochtones de l'Alberta, du Manitoba et de la Saskatchewan (Harell, Panagos et Matthews, 2009). L'autre se fondait sur l'Enquête sociale générale, laquelle est de grande envergure et incluait environ 700 Autochtones de partout au pays (Howe et Bedford, 2009).

Les deux études ont révélé que plusieurs facteurs sociodémographiques influaient sur le taux de participation électorale des Autochtones, soit l'âge, le niveau de scolarité, le revenu et le lieu de résidence (milieux urbains par rapport aux milieux ruraux). Le taux de participation est plus élevé chez les Autochtones plus âgés, plus scolarisés, mieux nantis et vivant en milieu rural. Cependant, ces facteurs ne sont pas toujours statistiquement significatifs lorsque d'autres variables entrent en ligne de compte.

Selon ces deux études, l'attachement au Canada et la confiance à l'égard du gouvernement fédéral, du Parlement et des institutions canadiennes contribuent aussi à faire augmenter le taux de participation électorale. L'effet de ces facteurs correspond aux interprétations fondées sur l'hypothèse concernant l'exclusion politique.

En outre, chacune des études a identifié des variables importantes dont l'autre étude ne pouvait pas tenir compte (vu qu'elles n'étaient pas présentes dans les données). Harell, Panagos et Matthews (2009) confirment que l'implication au sein d'organisations, surtout des organisations autochtones, favorise la participation électorale. Howe et Bedford (2009) concluent que le taux de participation est moins élevé lorsque les répondants déménagent souvent, sont célibataires (surtout les chefs de familles monoparentales) et manquent de confiance envers le système social.

Après que tous les facteurs influant sur la participation électorale aient été pris en compte dans le modèle, on a remarqué que certains étaient peu importants (p. ex. le fait de vivre dans une réserve ou en dehors de celle-ci, l'identité autochtone – en lien avec l'hypothèse liée au nationalisme –, la satisfaction à l'égard des réponses du gouvernement fédéral aux questions autochtones (Harell, Panagos et Matthews, 2009) et l'état de santé (Howe et Bedford, 2009). En ce qui concerne la connaissance de l'actualité, les données recueillies dans le cadre des deux études étaient mixtes.

Même si ces deux études nous ont permis d'en comprendre davantage sur la participation électorale des Autochtones, il nous en reste encore beaucoup à apprendre. La principale variable dépendante d'une des études se fondait sur des données concernant le comportement lors d'une élection fédérale tenue plusieurs années plus tôt, et dans l'autre étude, l'échantillon d'Autochtones se limitait aux trois provinces des Prairies. Les deux études se limitaient donc  aux questions posées dans le cadre de ces enquêtes. Notre rapport cherche à approfondir l'analyse afin de mieux comprendre la question de la participation électorale des Autochtones.


2 Cet ouvrage fait partie d'une documentation croissante sur la relation entre la personnalité ou les différences individuelles et la participation électorale (Fowler et al., à paraître; Mondak et al., 2010; Fowler et Dawes, 2008). L'ouvrage ne s'intègre pas facilement dans le cadre proposé et, compte tenu des données qui suivent, ne peut pas facilement être appliqué à la situation des Autochtones. C'est pourquoi nous ne faisons que le mentionner ici.