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La participation électorale des Autochtones du Canada

Analyse documentaire

Un certain nombre d'études réalisées dans les années 1950 et 1960 soutenaient que l'indifférence et la faible participation électorale étaient symptomatiques d'une acceptation généralisée du régime. La vie politique américaine, en particulier, était considérée comme moins tendue que celle des États européens, qui étaient divisés sur le plan des classes sociales (Morris-Jones 1954; Lipset 1963, chapitre 6). Plus récemment, des universitaires, des politiciens et Élections Canada, en plus de l'APN, ont exprimé l'inquiétude que le déclin des taux de vote de groupes particuliers, comme les jeunes et les Autochtones, dont la participation était déjà faible, pourrait refléter un désengagement vis-à-vis du processus démocratique qui n'est pas sain pour la société. Jusqu'aux années 1990, les chercheurs dans le domaine du vote se sont peu intéressés à la participation électorale des Autochtones. L'une des premières études à ce sujet a été réalisée

en 1995 par Bedford et Pobihushchy, qui ont examiné la participation électorale dans les réserves des Maritimes en étudiant seulement les bureaux de vote installés dans des réserves, méthode qui est maintenant la norme dans ce domaine (Bedford et Pobihushchy 1995). Dans une version révisée de cette étude, publiée en 2003 (Bedford 2003), les auteurs ont ajouté des données relatives à un échantillon de réserves réparties à travers le Canada. Ces études concluaient toutes deux que les taux de participation dans les réserves étaient considérablement moins élevés que ceux du reste du pays et qu'ils étaient en décroissance. Daniel Guérin a lui aussi utilisé cette méthode dans son étude sur l'élection fédérale de 2000. Il a conclu que le taux de participation des Autochtones dans les réserves était de 47,8 %, soit 16 % au-dessous du taux global (2003, 12). Dans son étude réalisée en 2000 selon une méthode semblable, Jean-Nicholas Bustros a conclu que le taux de participation des Autochtones dans les réserves était de 38 % pour l'élection fédérale de 1993, de 40 % pour celle de 1997 et de 41 % pour le référendum sur l'Accord de Charlottetown (cité dans Guérin 2003, 11). Dans une étude récente, Jennifer Dalton a examiné le vote dans les réserves de l'Ontario aux élections fédérales de 1997, 2000, 2004 et 2006. Elle a conclu que les taux de participation des Autochtones étaient plus faibles que ceux de la population générale, mais, contrairement à l'étude Bedford, qui couvrait la période de 1960 à 1993, les résultats de Dalton montraient une augmentation graduelle au fil du temps (2007, tableau 5A).

Pour déterminer les taux de participation, on préfère généralement utiliser cette méthode plutôt que des sondages dans lesquels on demande aux gens s'ils ont voté. Ces sondages produisent constamment des taux de participation plus élevés que les taux réels, et sont donc sujets à caution (Dalton 2007, 11; Silver et al. 2005, 6). La méthode axée sur « les bureaux de vote dans les réserves » produit des données hautement fiables, mais elle exclut des sections importantes de la population autochtone, en particulier les Autochtones qui ne vivent pas dans les réserves, qu'ils soient des Indiens inscrits ou non. Il s'agit d'une faiblesse importante de la méthode puisque les deux populations n'ont pas nécessairement le même taux de participation électorale. L'approche fondée sur les bureaux de vote ne permet pas, non plus, de révéler des corrélations importantes entre la participation électorale et d'autres facteurs, comme les caractéristiques sociodémographiques ou les attitudes psychologiques et sociales. Même si les divergences dans les données de sondages sont importantes et qu'il faut interpréter ces données avec prudence, l'information découlant de cette méthode est un complément crucial de ce que nous apprenons grâce à la méthode fondée sur les bureaux de vote.

Malgré ces difficultés méthodologiques, il est généralement reconnu que les Autochtones ont moins tendance à voter aux élections fédérales et provinciales que les non-Autochtones. (Les élections au sein des bandes sont l'exception; voir Bedford et Pobihushchy 1995, 263-264.) Quant aux facteurs qui expliqueraient cette différence, le consensus est beaucoup moins marqué, et les données beaucoup moins abondantes. L'explication la plus répandue est que le nationalisme autochtone, c'est-à-dire le fait que les Autochtones s'identifient en tant que Malécites, Mohawks, Indiens du Sang, etc. plutôt qu'en tant que Canadiens, les mène à considérer les élections canadiennes comme quelque chose d'étranger (Bedford et Pobihushchy 1995, 269-270; Cairns 2003, 6-7). Divers facteurs favorisent cette façon de s'identifier : le combat pour l'autonomie gouvernementale; l'aliénation face à l'État et au peuple canadiens, souvent racistes et oppressifs; la montée de la politique de l'identité et la tendance mondiale au localisme; les efforts déployés dans les domaines de la conservation culturelle et linguistique, etc. Cette explication n'est toutefois pas demeurée incontestée. Il est particulièrement intéressant de noter que l'APN propose trois facteurs pour expliquer les faibles taux de participation. En premier lieu, elle fait valoir que les « traumatismes collectifs » des pensionnats, l'histoire du colonialisme et le racisme font obstacle à la participation. Deuxièmement, l'exercice du droit de vote ne fait pas partie de la culture politique puisque les Indiens inscrits n'ont obtenu le droit de vote (et celui de demeurer inscrits) qu'en 1960. Enfin, l'APN souligne « l'écrasant fardeau de la pauvreté ». « La survie au jour le jour » d'un grand nombre d'Autochtones crée de nombreux obstacles à l'exercice du droit de votenote 4.

Silver et ses collaborateurs contestent ouvertement « l'explication nationaliste ». Leur étude qualitative de la participation électorale des Autochtones du centre-ville de Winnipeg indique qu'il ne s'agit pas du facteur clé (2005, 12-13). Cette étude cite plutôt trois autres facteurs ou explications : l'exclusion sociale – le fait de se sentir exclu et éloigné du système politique canadien et de manquer de confiance à l'égard de ce système, est lié aux faibles taux de participation (2005, 13-15); les facteurs socioéconomiques et démographiques – les facteurs qui influent sur la participation électorale dans la population générale, comme le revenu, la scolarité et l'âge, ont un rapport direct avec les taux de participation (2005, 15-17); et, enfin, les opportunités et les efforts politiques – les obstacles à la participation, comme le système des partis, le système électoral et le manque d'intérêt des partis à l'égard des électeurs autochtones, sont liés aux taux de participation (2005, 17-18). La limite de cette approche est qu'elle se fonde sur les explications fournies par les citoyens eux-mêmes. Une telle méthode rend compte des motifs que les électeurs considèrent comme étant à la base de l'exercice (ou le non-exercice) de leur droit de vote. Les explications expérientielles ou phénoménologiques sont ainsi favorisées. Autrement dit, les répondants auront tendance à accorder plus d'importance aux raisons liées de façon plus immédiate à leur expérience personnelle et moins d'importance à des raisons qu'on pourrait qualifier de structurelles. Les gens qui n'exercent pas leur droit de vote ne mentionneront probablement pas un faible revenu ou un manque d'instruction comme cause de leur abstention. Pourtant, nous savons qu'il s'agit de facteurs importants. En conséquence, même si une telle méthode produit de l'information qualitative intéressante, des données quantitatives sont nécessaires à l'évaluation de diverses hypothèses concernant la participation électorale.

Une enquête nationale à grande échelle réalisée par Statistique Canada en 2003 nous permet de combler certaines des lacunes importantes dans la documentation existante. Cette enquête visait les Autochtones à la fois des zones urbaines et rurales, ce qui nous permet d'évaluer les taux de participation électorale parmi toutes les sections de la population autochtone. Nous pouvons également recueillir des informations plus systématiques sur les raisons du non-exercice du droit de vote. Le revenu, la scolarité et l'âge sont des facteurs importants qui influent sur le niveau de participation électorale de la population générale. Les données fournissent de l'information sur la situation sociodémographique des participants, ce qui nous aide à déterminer dans quelle mesure de tels facteurs peuvent expliquer les faibles taux de participation parmi les Autochtones. En outre, nous avons accès à des données de nature plus subjective ou reliées à l'attitude, comme le degré de confiance dans les institutions publiques, l'identification à la nation ou à la province, et ainsi de suite. Ces facteurs sont tous reconnus pour leur incidence sur la participation. Une analyse fondée sur ces mesures nous permet de déterminer l'importance relative du nationalisme autochtone en tant que facteur explicatif dans le contexte d'une exploration plus large des divers éléments qui influent sur les taux de participation électorale des Autochtones.


note 4 www.afn.ca/elections08/EAHB-fr.pdf, page 3.